L’art dans le domaine de l’aviation

© Texte et photos de Michel Anciaux (confrère au Chili) – 12 – 2025

British Aerospace Avro RJ100 OO-DWD (Special 7th Anniversary) Sabena (DAT)

Les années 1970 et 1980 ont vu l’émergence d’un nouveau concept de livrées, capables de refléter l’image d’une compagnie aérienne. Les couleurs ont pris une place prépondérante par rapport aux designs standards et conventionnels en vigueur depuis des années. La liste serait longue si l’on ne tenait pas compte d’une période ou d’un thème particulier.

Cette étude ne porte pas sur les nombreux avions arborant des livrées spéciales liées à l’anniversaire de la compagnie aérienne ou à divers événements nationaux ou internationaux (tels que la Coupe du monde ou les Jeux olympiques). Elle se concentre en premier sur la présentation de trois compagnies aériennes ayant autrefois desservi Santiago du Chili.

Boeing 747-287B LV-MLP Aerolineas Argentinas

Boeing 737-3K9 PP-VOZ VARIG

 

 

 

 

 

 

Boeing 777-232 (ER) N864DA (Soaring Spirit 2002 Olympics) Delta Air Lines

Ce sont :
Ecuatoriana de Aviación avec le peintre Oswaldo Guayasamín, PLUNA d’Uruguay avec Carlos Páez Vilaró et Braniff International avec la collaboration de l’artiste américain Alexander Calder.
Le McDonnell Douglas DC-8-62 « Flying Colors of South America » de Braniff International.

McDonnell Douglas DC-8-62 N1805 (Calder livery) Braniff International

McDonnell Douglas DC-8-62 N1805 (Calder livery) Braniff International

 

 

 

 

McDonnell Douglas DC-8-62 N1805 (Calder livery) Braniff International

McDonnell Douglas DC-8-62 N1805 (Calder livery) Braniff International.JPG

 

 

 

 

 

McDonnell Douglas DC-8-62 N1805 (Calder livery) Braniff International

L’un des premiers avions à avoir attiré l’attention fut le McDonnell Douglas DC-8-62 N1805 de la compagnie aérienne américaine Braniff, plus connu sous le nom de « Calder ».
Plus de 50 ans après sa création, il reste une référence en matière d’avions arborant des livrées spéciales.
En 1973, la société Braniff, basée à Dallas, a proposé au peintre américain Alexander Calder de décorer l’un de ses avions en hommage à son œuvre.
Ce projet, intitulé « Couleurs vives de l’Amérique du Sud », mais qui pourrait aussi se traduire par ‘’ L’Amérique du Sud sous toutes ses couleurs ‘’ utilisait notamment le rouge, le bleu et le jaune pour symboliser les climats et les joies des peuples sud-américains.
Comme on peut le découvrir sur les photos d’un de mes modèles présentés lors d’une exposition au musée de l’aéronautique et de l’espace à Santiago du Chili, l’avion présentait des décorations sur la totalité de ses surfaces.
L’appareil, arborant sa nouvelle livrée, effectua ses premiers vols vers l’Amérique du Sud le 2 novembre 1973, après 36 jours de travaux dans l’atelier de Braniff à Dallas. L’artiste peignit personnellement « La Bête » (la vache à sept pattes) sur le capot du moteur numéro un.
Le DC-8-62 conserva cette livrée jusqu’en 1979.

Les Boeing 720 «Imbabura» et 707 «Chimborazo» d’Ecuatoriana de Aviación.
Ecuatoriana de Aviación a été créée en juillet 1974 en tant que compagnie aérienne nationale équatorienne et entreprise publique. Elle devait faire face à une forte concurrence de la part de Braniff, présente en Amérique latine depuis plusieurs années. Il est important de rappeler que Braniff a hérité des lignes de Panagra après la fusion des deux compagnies, et que dans les années 1970 et 1980, ses avions aux couleurs vives et attrayantes étaient omniprésents dans les aéroports d’Amérique du Sud, sans oublier le fameux DC-8 « Flying Colors ».

Boeing 720-23B HC-AZQ ( Imbabura) Ecuatoriana

C’est l’une des raisons pour lesquelles Ecuatoriana a également lancé une campagne de livrées aux designs très spécifiques, caractéristiques de la culture et de la géographie équatoriennes. Les premiers appareils à rejoindre sa flotte furent deux Boeing 720, arborant des livrées inspirées du célèbre peintre équatorien Oswaldo Guayasamín.
Le premier modèle est le Boeing 720-023B HC-AZQ « Imbabura », du nom de la province éponyme située au nord du pays.
Ce schéma vise à mettre en valeur les aspects les plus représentatifs de la province d’Imbabura : son tourisme, ses zones agricoles et ses nombreux lacs, symbolisés par le bleu prédominant du fuselage. Le rouge fait référence au lac Yahuarcocha, un mot quechua signifiant sang (Yahuar) et lac (cocha), soit « lac de sang ». Le motif de blé sur la queue évoque l’agriculture de la région.

Boeing 707-321B HC-BFC (Chimborazo) Ecuatoriana

Le second présente le Boeing 707-321B HC-BFC « Chimborazo » ou « Oiseau du Soleil ».
Le Chimborazo est le plus haut volcan et la plus haute montagne du pays, mais il est également connu comme le point de la terre le plus éloigné du soleil ; il est situé à environ 150 km au sud-ouest de Quito.
C’est pourquoi on y trouve l’image d’un soleil avec le bec d’un oiseau. Ce motif fait également référence aux quatre régions géographiques de l’Équateur : la côte, les hauts plateaux, l’Amazonie et les îles, symbolisées par le condor (messager des dieux) et le soleil, ce dernier représentant aussi Inti, la divinité la plus importante de la mythologie inca.

Boeing 720-23B HC-AZP Ecuatoriana

Cinq appareils arboraient des livrées représentant des provinces de ce pays d’Amérique du Sud. Nous avons déjà évoqué le Boeing 720-023B « Imbabura » et le Boeing 707-321B « Chimborazo », mais il convient également de mentionner le Boeing 720 HC-AZP « Galápagos » et HC-BDP « Napo », sans oublier le Boeing 707-321C HC-BCT « Guayas ». Ces livrées furent conservées jusqu’aux années 1980, date à laquelle elles furent remplacées par une livrée plus standardisée baptisée « Arc-en-ciel d’Amérique ».

Le Boeing 737 «Sol de Punta del Este» de PLUNA Líneas Aéreas Uruguayas.

Boeing 737-2Q8(Adv) PP-VPD PLUNA

Boeing 737-2Q8(Adv) CX-FAT PLUNA

 

 

 

 

 

 

Les photos nous montrent le Boeing 737-2Q8 de PLUNA Líneas Aéreas Uruguayas.
En 1998, la compagnie aérienne invita le peintre de renom Carlos Páez Vilaró à créer une livrée inspirée de son œuvre, qui rend hommage au soleil et à l’héritage afrodescendant.
Cette dernière influence, thème majeur de son art, se reflète dans le « masque » ornant les flancs du fuselage. Ce fut également l’occasion de valoriser Punta del Este, sa ville de résidence.
L’avion surnommé « Soleil de Punta del Este » assurait initialement la liaison Punta del Este-Buenos Aires, mais effectuait également des vols sur d’autres lignes PLUNA jusqu’à sa vente en Indonésie fin 2001.
Carlos Páez Vilaró avait déjà une expérience de ce type de projet, ayant décoré les patrouilleurs de Punta del Este. En 2006, il fait don à la Marine uruguayenne de voiles du navire-école « Capitán Miranda », ornées du soleil emblématique, un motif récurrent dans son œuvre.

Au fil des années, bien des compagnies aériennes ont permis de créer un lien entre l’art et l’aviation, lequel est un mode de diffusion du patrimoine culturel et artistique mais aussi une vitrine permettant la promotion de lieux touristique emblématiques ; l’idée étant de motiver et promouvoir la culture et l’art mais encore, de générer l’intérêt et la curiosité.
Il permet aussi de diffuser des messages se rapportant à des campagnes destinées à réveiller les consciences sur les problèmes tel que l’environnement et la protection des espèces.
Un des exemples fut le Boeing 747-400D ‘’Marine Jumbo’’ de ANA- All Nippon Airways.

Boeing 747-481D JA8963 (Whale livery) All Nippon Airways (ANA)

Boeing 747-481D JA8963 (Whale livery) All Nippon Airways (ANA)

 

 

 

 

 

 

Cet avion portait une livrée spéciale ornée de motifs, tels que des baleines et des dauphins, se rapportant au thème de l’océan. L’idée étant de célébrer l’environnement marin.
Ce projet répondait initialement à la célébration du cap des 500 millions de passagers transportés par ANA.
Son ébauche fut choisie suite à un concours organisé au sein des différentes écoles primaires et collèges du Japon et sur un total de 20 110 dessins reçus, l’ébauche de Yukie Ogaki, alors en CM2 fut retenue.
L’avion représente une baleine bleu géante et est décoré de créatures marines telles que des poissons et des méduses.

Boeing 767-381 JA8579 (Whale livery) All Nippon Airways (ANA)

Le succès de cette livrée et l’envie de voyager à son bord ont provoqué un enthousiasme de la part du publique, mais le fait que, de par son poids et ses dimensions, il était opéré que sur certains vols intérieurs, la compagnie ANA s’est vue dans la nécessité de peindre un Boeing 767 avec les mêmes motifs. Ce type d’avion étant de moindre capacité, dimension et poids au décollage permettait une plus grande flexibilité et accès à des aéroports de moindre dimension.

Boeing 747-129SCD OO-SGA Sabena

Le Boeing 747 fut le premier avion gros-porteur à entrer en service, dans les années 1970. Sa caractéristique la plus marquante à l’époque était son pont à deux niveaux, qui abritait un salon de première classe. Cette innovation permit aux compagnies aériennes d’affirmer leur identité en intégrant des motifs ou des œuvres d’artistes nationaux.

Nature morte au chat (OO-SGA)

Ce fut le cas de notre compagnie aérienne belge SABENA, qui avait décoré les salons de ses deux Boeing 747-100 avec deux tableaux de l’artiste Médard Siegfried Tytgat.
Le premier, intitulé « Nature morte au chat », se trouvait dans le salon de du Boeing 747 OO-SGA,
et le second, « Nature morte aux colombes », dans celui du OO-SGB.

 

 

Boeing 747-129 OO-SGB Sabena

Nature morte aux colombes (OO-SGB)

 

 

 

 

 

 

Dans le tableau « Nature morte au chat », on aperçoit la campagne flamande, et le tableau de gauche représente les Ardennes. Sur l’une des bouteilles figure l’inscription « Tabac » en néerlandais.

Nature morte au chat (OO-SGA)

Pour le deuxième tableau intitulé « Nature morte aux colombes » la vue est orientée vers une ferme dans les Ardennes et le tableau de gauche représente le canal de Damme qui relie la ville belge de Bruges à la ville néerlandaise de Sluis, permettant ainsi l’accès à la mer.
Trois des bocaux sur les étagères portent les noms moutarde, sel et tabac, en français.

Nature morte aux colombes (OO-SGB)

En mars 1997, afin de promouvoir la sortie du film ‘’les 101 dalmatiens’’ Sabena proposa son McDonnell Douglas DC-10-30 OO-SLG avec une représentation des célèbres chiens.

McDonnell Douglas DC-10-30 OO-SLG (101 Dalmatians movie) Sabena

McDonnell Douglas DC-10-30 OO-SLG (101 Dalmatians movie) Sabena

 

 

 

 

 

 

British Aerospace Avro RJ100 OO-DWD (Special 7th Anniversary) Sabena (DAT)

Ce British Aerospace Avro RJ100 portant l’immatriculation OO-DWD fut livré en avril 1998 à la Sabena Il portait les couleurs célébrant le 75e anniversaire de Sabena.
La décoration étant faite de 75 ‘’S’’ répartis sur tout le long du fuselage, des ailes et plan horizontal de la dérive.
Notre nouvelle compagnie nationale n’est pas en reste. En effet, elle a élaboré une série d’icônes qui rendent hommage à l’art et la culture de notre pays.
Sur les huit avions faisant partie de cette série, cinq font références à des grands noms et lieux touristiques de la Belgique.

Le premier fut l’Airbus A320-214 « Rackham » dévoilé en 2015. Le fuselage est peint afin de représenter le sous-marin « Requin » figurant dans l’album d’Hergé ‘’Le Trésor de Rackham le Rouge’’.

Airbus A320-214 OO-SNB (Rackham) Brussels Airlines

Airbus A320-214 OO-SNB (Rackham) Brussels Airlines

 

 

 

 

 

 

Le second rend hommage au peintre surréaliste René Magritte en montrant par sa livrée les œuvres suivantes : « La Clairvoyance » et « Le Retour ».
Il fut retiré de la flotte Brussels Airlines en janvier 2024.

Airbus A320-214 OO-SNC (Magritte) Brussels Airlines

Airbus A320-214 OO-SNC (Magritte) Brussels Airlines

 

 

 

 

 

Airbus A320-214 OO-SNC (Magritte) Brussels Airlines

Le troisième portait une livrée unique aux couleurs des Schtroumpfs, afin de célébrer cette bande dessinée belge de renom. Dévoilé en 2018 il est à ce jour toujours en service sur les lignes de Brussels Airlines.

Airbus A320-214 OO-SND (Aerosmurf) Brussels Airlines

Airbus A320-214 OO-SND (Aerosmurf) Brussels Airlines

 

 

 

 

 

 

Quant au quatrième, il rend hommage à Pieter Bruegel l’Ancien, un des plus grands artistes du XVIe siècle, et une des grandes figures de l’École flamande.
Les deux côtés du fuselage présentent un design différent et des personnages extraits des œuvres suivantes ont servi à l’élaboration de la livrée sur l’Airbus A320 :
Proverbes néerlandais, La lutte entre le Carnaval et le Carême, Les chasseurs dans la neige et Les moissonneurs.
Ce fut un des travaux les plus complexes du fait du nombre important de détails. Les peintures, réalisées à la main, ont nécessité un total de 19 jours et le résultat est la livrée d’avion la plus complexe jamais réalisée en raison du nombre important de détails.

Airbus A320-214 OO-SNE (Bruegel) Brussels Airlines

Airbus A320-214 OO-SNE (Bruegel) Brussels Airlines

 

 

 

 

 

 

Le dernier projet, intitulé Atomium et révélé en mars 2025, présente un des monuments les plus emblématiques mais aussi le plus connu de la Belgique et est défini par la compagnie national Brussel Airlines comme reflètent l’esprit de progrès, d’innovation et de fierté nationale.

Airbus A320-214 OO-SNM (Atomium) Brussels Airlines

Airbus A320-214 OO-SNM (Atomium) Brussels Airlines

 

 

 

 

 

 

Boeing 747-338 VH-EBU (Nalanji Dreaming) Qantas

Dans le cadre des célébrations de son 75 anniversaire, la compagnie nationale australienne présenta en novembre 1995 le Boeing 747-338 VH-EBU « Nalanji Dreaming ». Ce mot qui, en langue aborigène, signifie « notre lieu », représentait l’équilibre et l’harmonie de la nature en Australie et les schémas s’inspirent des traditions culturelles ancestrales de l’Australie.

 

Les exemples se rapportant à l’art, l’histoire et les sites emblématiques sont nombreux mais j’espère avoir pu éveiller votre intérêt et curiosité.

Je vous invite à consulter le reportage suivant : www.aviationrainbows.com

Boeing 757-236 G-BMRJ Grand Union (England) British Airways © Michel Anciaux

Boeing 737-436 G-DOCF Koguty Lowickie (Cockerel of Lowicz) (Poland) British Airways © Michel Anciaux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qui est un travail d’investigation se rapportant au projet World Images proposé par British Airways entre 1997 et 2001.

Le projet World Images fut l’un des changements les plus importants et radical pour British Airways.
L’idée était de présenter la British Airways comme une compagnie aérienne multinationale de premier plan, résolument tournée vers le XXIe siècle et ambitionnant de devenir un leader du transport aérien international.
Les dérives seraient ornées de motifs et de dessins ethniques créés par 25 artistes nationaux et internationaux.
Malheureusement, le public et les passagers n’ont pas accueilli favorablement ce projet, car British Airways était perçue bien plus comme la compagnie aérienne nationale.
En 2001, il fut décidé définitivement de retirer la livrée World Images de la flotte et de la remplacer par la livrée Union Jack/Chantier naval royal de Chatham.
Cette livrée s’inspire d’une version stylisée de l’Union Jack, utilisée par le vice-amiral de la flotte Lord Nelson, dont les navires étaient ancrés au chantier naval historique de Chatham, dans le Kent. C’est dans ce chantier naval que fut construit le HMS Victory.
Avec quelques variations et modifications, ce design représente encore aujourd’hui la compagnie britannique.
Le projet World Images comprenait 28 designs, mais on constate de légères différences entre certains d’entre eux.

Je tiens à remercier M. Guido Chávez, qui m’a fourni de précieuses informations sur l’histoire de l’aviation équatorienne. Je remercie également M. Tabaré Ifrán Rodríguez d’avoir confirmé les informations en provenance d’Uruguay et Richard Vandervord pour la photo du Boeing 707 « Chimborazo ».

Publié dans Art, Voyage | Laisser un commentaire

À LIÈGE : RELIQUAIRES, ART CONTEMPORAIN ET ART BRUT

© Texte et photos D. LYSSE  12-2025

Comment éveiller la curiosité d’un public pas obligatoirement branché sur l’art religieux ancien, lorsqu’on doit présenter une collection de reliquaires, de vierges à l’enfant et d’ostensoirs? C’est la question qu’a dû se poser le directeur du musée du Trésor de la Cathédrale de Liège, récemment rénové. Dans un registre différent, un problème similaire risque d’apparaître s’il faut intéresser des passants à des travaux relevant d’un art contemporain assez pointu : les œuvres y sont parfois peu explicites et demandent un lourd appareil explicatif pour être comprises des non initiés.

Une solution originale à ce relatif isolement des collections spécialisées pourrait consister à unir leurs deux solitudes et de proposer aux visiteurs un mélange d’œuvres anciennes et très récentes. Parfois, elles dialogueraient harmonieusement, au moins d’un point de vue formel, parfois elles se contenteraient de reposer simplement côte à côte et de juxtaposer leurs singularités en combinaisons improbables, qui auraient au moins le mérite de surprendre l’œil du quidam et de soutenir son attention. C’est le parti qu’a pris le musée de la cathédrale en invitant le collectif Espace 251 Nord, dédié à l’art contemporain, pour aménager un parcours mixte, enrichi ça et là de quelques statues et statuettes venues des sociétés traditionnelles africaines.

Dans le musée ainsi réarrangé, une photo grandeur nature d’une femme couchée au sol, en habits civils, voisine ainsi avec le gisant gothique d’un évêque revêtu d’un costume sacerdotal d’apparat. Ailleurs, une longue tige de rosier repliée en cercles puis séchée, garnie encore de fleurs brunies, semble évoquer la couronne du Christ. L’artiste, Léo Copers, nous explique son intention dans la notice que voici : « Une couronne est similaire à l’OR. L’or rend quelque chose d’important, le calice de la messe d’or, la chaussure d’or, etc. Celui qui porte la couronne, la couronne d’or, est puissant, est roi, reine, empereur… Une couronne de fleurs, cependant, est plus populaire, pensez aux hippies, et plus encore… Une couronne de fleurs de roses… Les roses ont des épines… La couronne d’épines de Jésus… Conclusion : les couronnes sont aussi trompeuses que l’or. » Sur un mur proche, on voit également un chapelet où, sur chaque grain, une mouche morte a été collée. Des travaux qui interpelleront et laisseront sans doute aussi peu indifférent que la nouvelle crèche de la Grand-Place de Bruxelles.

D’autres œuvres ont un rapport moins immédiat, ou en tout cas moins formel, avec la collection religieuse. Sonorisant les combles où sont placés les tissus orientaux du Moyen Âge et le reliquaire de saint Lambert, une vidéo montre ainsi du dessus un homme qui fume une cigarette avec indifférence pendant qu’on le bombarde, sans jamais le blesser, avec des bouteilles vides qui éclatent autour de lui. Sur un autre écran, dans la galerie des peintures, une envoûteuse africaine nous est montrée giflant et maraboutant une photo de Donald Trump. Ailleurs encore, des clichés originaux d’Hitler en train de travailler sa gestuelle d’orateur ont été reproduits, retouchés par morphing, démultipliés à l’image, et se déforment lentement.

Un violoncelliste a aussi été filmé jouant un morceau de Chopin « à l’envers », depuis la dernière note jusqu’à la première, sans se laisser distraire par les apparitions occasionnelles d’un intrus grimaçant dans le champ de la caméra. Ou alors trois mannequins portant des djellabas marquées des sigles Nike, Fila et Adidas ont été placés devant des vocations de saint Paul et autres couronnements de la Vierge, provenant de diverses sacristies et églises de la région. L’ensemble, pour les habitués du musée, renouvelle évidemment la visite. Pour les autres, cela ne devrait pas manquer de faire parler des lieux et d’attirer des amateurs de visions insolites, que les deux expositions, restées séparées, n’auraient peut-être pas tenté. C’est tout le bien qu’on souhaite aux organisateurs, qui auront dans ce cas réussi leur pari !

À peu de distance du cloître de Saint-Paul, une troisième collection liégeoise se distingue par son caractère un peu singulier, pointu, et fait preuve de la même ambition de toucher le grand public et de lui faire aborder des domaines peu familiers : c’est celle du Trinkhall Museum, un musée dont il a déjà été question dans ces colonnes. Situé dans le parc d’Avroy. il est consacré à ce qu’on appelait jadis « l’art brut », un art que les gestionnaires de l’institution définissent plus précisément comme « des œuvres réalisées en contexte d’atelier par des personnes en situation de handicap mental ou, plus généralement, par des artistes dits fragiles ». L’institution s’offre actuellement une petite rétrospective : un regard sur les accrochages des cinq dernières années, qui propose au passant une belle diversité d’approches et de techniques. Au rez-de-chaussée, une exposition individuelle fait découvrir les pastels d’Inès Andouche, un travail solide, expressif, coloré, qui frappe par la clarté et la cohérence de ses choix plastiques.

Un complément idéal à l’exposition du Trésor de la cathédrale et, pourquoi pas, une idée de partenariat futur qui confronterait reliquaires et ciboires aux productions d’artistes « fragiles » pour d’autres dialogues improbables titillant l’œil et l’esprit du visiteur.

 

 

 

 

Infos : https://www.tresordeliege.be

Publié dans Art, Musée - museum | Laisser un commentaire

Les incendies de forêt dans le sud du Chili en 2023 et 2025

© Texte de Michel Anciaux (confrère au Chili)
© Photos de Michel Anciaux et Kenneth Brown

Il faut noter que, malheureusement, au cours de cette décennie, les feux de forêt ont augmenté en nombre et en intensité, principalement en raison des sécheresses causées par les températures élevées, une des conséquences du changement climatique.

Il suffit de consulter la liste des pays touchés par ces catastrophes pour déduire que, dans la plupart des cas, les conditions climatiques (températures élevées en été, sécheresses et vents) ont été les principaux facteurs ayant favorisé ces catastrophes environnementales, même si l’on ne peut exclure une intentionnalité dans certaines de ces épidémies.

Dans le cas du Chili, on peut dire que 2017 a marqué un tournant dans les techniques de combat, tant en matière d’aide nationale et internationale en personnel et en matériel, que dans les capacités des aéronefs utilisés.

McDonnell Douglas DC-10-30 N522AX 10 Tanker Air Carrier © Kenneth Brown

Boeing 747-446 N744ST Global SuperTanker Services © Kenneth Brown

 

 

 

 

 

 

Rappelons que les avions de type McDonnell Douglas DC-10 et Boeing 747 ont été utilisés pour la première fois, avec des capacités dépassant 35 000 litres pour le Mc Donnell Douglas DC-10 Ten Tanker et plus du double pour le Boeing 747 Super Tanker, soit 74 200 litres de retardant ou d’eau.

Ilyushin IL-76TD RA-76841 MChS Rossii (EMERCOM of Russia)

Lockheed C-130M Hercules FAB2472 Força Aérea Brasileira © Kenneth Brown

 

 

 

 

 

 

Ont également participé à l’opération un Ilyushin IL-76TD du ministère russe des Situations d’urgence, un Lockheed C-130 de l’armée de l’air brésilienne, équipés pour la lutte contre les incendies de forêt, le Lockheed C-130H de Coulson Aviation  mais aussi un British Aerospace BAe 146-200 de Neptune Aviation Services, dans sa version de lutte contre les incendies.

Lockheed C-130H N131CG Coulson Aviation © Kenneth Brown

BAe 146-200 N475NA Neptune Aviation Services © Michel Anciaux

 

 

 

 

 

 

 

Sikorsky S-64F Skycrane N171AC

D’autres appareils, comme l’hélicoptère Sikorsky S-64F Skycrane, ont également pris part à l’opération. Au final, 53 hélicoptères et avions ont été engagés dans les combats.
Ce fut la première fois que le concept du facteur 30-30-30 a été évoqué : températures supérieures à 30 °C, faible humidité (environ 30 %) et vents d’au moins 30 km/h. Des records de température ont également été enregistrés, avec des maximales absolues relevées à Curicó (37,3 °C), Chillán (41,5 °C) et Los Angeles (42,2 °C). Le record absolu au Chili a été atteint à Quillón le 26 janvier 2017 avec 44,9 °C.

Dans les 3 régions du sud (O’Higgins, Maule et Bíobío) touchées par les incendies entre le 18 janvier et le 5 février, plus de 467 000 hectares ont été ravagés, 10 personnes sont mortes et plus de 30 000 ont été affectées.

Hélas, le scénario s’est répété pour la saison 2022-2023, avec les données suivantes rapportées au 25 février : plus de 450 000 hectares touchés par des incendies de forêt nécessitant la mobilisation de plus de 100 avions, près de 2 500 membres de brigades de recherche et sauvetage et plus de 3 800 pompiers, 89 membres de la Police d’Investigation (PDI) ainsi qu’environ un millier de membres des Carabiniers.

Les premiers foyers ont été signalés fin janvier dans la région de Ñuble, à plus de 400 km au sud de Santiago. Mais en l’espace de deux mois à peine, les incendies se sont propagés aux régions de Maule, Bíobío, Araucanía et Los Ríos.

On estime qu’au moins 25 % de ces incendies étaient d’origine criminelle, ce qui a conduit à l’arrestation de 40 personnes soupçonnées d’y avoir participé. Tragiquement, on devait dénombrer 25 décès, 2 180 blessés, plus de 7 000 sans-abris et quelque 2 300 habitations détruites (données du 25 février 2023). Par ailleurs et suite à certains incidents, un couvre-feu a dû être instauré.

Au 24 février, d’autres avions étaient attendus afin d’intensifier la lutte contre les incendies dans le sud du pays.

L’aide internationale de l’Argentine, du Mexique, du Brésil, de l’Uruguay et de l’Unité militaire d’urgence (UME) d’Espagne, composée de 50 militaires et dotée d’équipements de pointe tels que des drones spécialisés dans les vols de surveillance nocturne, l’observation et le contrôle des incendies et la transmission de données fut un apport important.

Le Mexique avait dépêché 30 pompiers et 120 membres de l’armée de terre et de l’armée de l’air mexicaines, spécialistes de la lutte contre les incendies.

L’Argentine, quant à elle, mobilisa 64 pompiers, 15 camions 4×4 avec équipements et un camion de pompiers forestiers. La France envoya également 83 pompiers et du matériel d’appui dans le combat.

McDonnell Douglas DC-10-30 N522AX 10 Tanker Air Carrier © Kenneth Brown

McDonnell Douglas MD-87 N294EA Erickson Aero Tanker © Kenneth Brown

 

 

 

 

 

 

 

L’utilisation d’avions à plus grande capacité de chargement, comme le démontrent le McDonnell Douglas DC-10 Ten Tanker, le McDonnell Douglas MD87 Aero Tanker, le Lockheed C-130 Hercules brésilienne et celui de Coulson Aviation, furent une contribution importante à ces opérations.

Lockheed C-130M Hercules FAB2472 Força Aérea Brasileira © Kenneth Brown

Lockheed C-130M Hercules FAB2472 Força Aérea Brasileira © Kenneth Brown

 

 

 

 

 

 

Boeing-Vertol CH-47D Chinook N47CU Coulson Unical © Michel Anciaux

Boeing-Vertol CH-47D Chinook N949CH Helimax Aviation © Michel Anciaux

 

 

 

 

 

 

Il convient également de souligner l’importante contribution apportée par les hélicoptères Boeing Chinook ou Airbus Helicopters Super Puma, et autres types d’avions et hélicoptères.

Airbus Helicopters AS 332 L2 Super Puma C-GVJR Custom Helicopters © Michel Anciaux

Eurocopter AS332 L1 Super Puma N368EV Precision Aircraft Solutions © Kenneth Brown

 

 

 

 

 

 

Air Tractor AT-802F EC-LMV Lsd to CONAF © Kenneth Brown

Air Tractor AT-802F CC-DEQ Ramirez Aviacion © Kenneth Brown

 

 

 

 

 

Sikorsky S-61N N448JS Hélicoptères Hélicarrier © Michel Anciaux

 

Aerospatiale AS 350B3 Ecureuille CC-CXX Ecocopter © Michel Anciaux

Les hélicoptères utilisés pour la lutte contre les incendies ont des capacités variables :
L’Airbus Helicopters AS350 Écureuil est équipé d’un Bambi Bucket de 900 litres.

Les Bell 212 et 412, quant à eux, ont une capacité d’emport allant jusqu’à 1 200 litres.
Les Airbus Helicopters H215 Super Puma et AS332AS Super Puma peuvent embarquer jusqu’à 4 000 litres.
Le Sikorsky S-61, selon le modèle et la configuration, dispose d’une capacité de chargement embarquée de 3 850 kg ou d’une capacité externe de 4 500 kg (par câble). Il peut être équipé d’un godet à remplissage automatique de 3 400 litres ou d’un réservoir externe (réservoir ventral à remplissage rapide) d’une capacité de 4 000 litres.

Bell 412EP EC-MKC Pegasus Aviación © Kenneth Brown

Bell 412EP  »H-47 » FACh © Kenneth Brown

 

 

 

 

 

 

 

Airbus Helicopters AS 332 L2 Super Puma C-GVJR Custom Helicopters © Michel Anciaux

Sikorsky S-61N N448JS Hélicoptères Hélicarrier © Michel Anciaux

 

 

 

 

 

 

 

De leur côté, les Boeing CH-47D et CH-234 Chinook peuvent larguer jusqu’à 10 000 litres.
Dans le cas du McDonnell DC-10 Ten Tanker et du MD87, jusqu’à 20 rotations par jour furent effectuées, avec des largages allant jusqu’à 36 000 litres pour le premier et plus de 11 000 litres pour l’AeroTanker. Cela qui permis de maîtriser certaines parties des gigantesques incendies.

Deux avions Lockheed C-130 Hercules ont également participé à la lutte contre l’incendie.
Le premier était un C-130M de l’armée de l’air brésilienne, équipé d’un système modulaire aéroporté de lutte contre l’incendie (MAFFS) capable d’emporter 12 000 litres d’eau, déversés par deux tubes situés sur la rampe arrière de l’appareil.
Le second appareil, un C-130H de Coulson Aviation était équipé d’un système de largage aérien de retardant (RADS-XXL ou Retardant Aerial Delivery System).

Airbus P-295 ACH Persuader  »Naval 501 » Armada de Chile © Kenneth Brown

Il convient également de souligner la participation de l’Airbus P-295 ACH Persuader de la Marine chilienne aux opérations conjointes avec le bombardier d’eau DC-10.
Afin d’optimiser l’efficacité des interventions, son rôle était de guider le DC-10 vers les zones d’incendie. À cette fin, il est équipé d’une caméra optronique, qui améliore la visibilité à travers la fumée, et d’un radar permettant de diriger l’appareil au sein des zones sinistrées.
Malheureusement, trois accidents aériens devaient endeuiller ces opérations, causant la mort de 3 pilotes.

McDonnell Douglas MD-87 N294EA Erickson Aero Tanker © Kenneth Brown

Le grand incendie de Valparaiso, ville côtière du Chili, est considéré comme un des incendies de forêt le plus dévastateur de l’année 2024, détruisant plus de 14 000 maisons mais aussi un nombre indéterminé de logements informels, affectant 12 500 personnes et faisant 137 morts et 300 disparus 1100 blessés (allant de graves crises de santé mentale à des fractures osseuses, des amputations et des brûlures), dans la zone de Viña del Mar, Quilpué et Villa Alemana.
Le monde animal n’a pas été épargné car on avance le chiffre de près de 1500 animaux domestiques et sauvages mort dans l’incendie mais aussi 33 spécimens sauvages secourus, décédés des suites de leurs blessures, 3000 animaux blessés, la disparition de 1300 espèces de plantes et arbres, dont des spécimens uniques tels que le Sophora toromiro, une espèce endémique de l’île de Pâques, considéré comme « probablement éteint », ainsi que 92,5 km² de surfaces agricoles, forestières, urbaines et zones humides.
Cet incendie, propagé entre le 2 et le 3 février 2024, est considéré comme étant le plus meurtrier du monde, après les feux de brousse qui ont ravagé les banlieues de Melbourne au début du mois de février de 2009.
Il est aussi considéré comme étant la pire tragédie qui ait affecté le chile et ce depuis le tremblement de terre de 2010.

Mais le plus terrible est que cette catastrophe fut la conséquence d’une intentionnalité criminelle et vérifiée par la présence de plusieurs foyers simultanés dans différentes zones de la région.
Le 24 mai 2024, la Police d’Investigation (PDI) a procédé à l’arrestation d’un pompier de 22 ans, lequel aurait déclenché l’incendie. Mais un complice employé par la corporation Nationale des Forêts (CONAF) fut identifié comme le cerveau présumé de l’opération. En novembre 2024 quatre autres employées et pompiers furent interpellés. Il apparaît que le mobile principal de ces déclenchements d’incendie était d’ordre financier. Les accusés recevant des indemnités majorées pour les prestations d’heures supplémentaires.

Sur le plans environnementale et écologique, il est encore difficile de se prononcer sur les retombées à longues échéances, même si certaines études ont pu avancer les chiffres et destructions suivants :
Une perte massive de la biodiversité locale et destruction des habitats naturels. Dans le cadre des émissions massive de gaz à effet de serre, une estimation de l’ordre de 593 034 tonnes de dioxyde de carbone rejetées dans l’atmosphère pour le 2 février seulement été avancée, des terres agricoles, forêts primaires plantations forestières de même que les maquis contaminés avec des pertes écologiques et de biodiversité incalculable.
Mais le plus dramatique est dans la contamination de l’air. En effet au long de ces quatre jours d’incendie une quantité de particules dont une grande partie n’ont pu être identifiées se sont dispersées au gré des vents : verre, particules d’amiante et de plastique, fibre de verre, peinture au plomb, restes d’ordinateurs ou de téléviseurs, aluminium, ampoules, même des restes de thermomètres contenant des matières radioactives, béton, mais encore…
Le résultat étant un dépassement des limites stipulées dans la réglementation chilienne.
En effet, les concentrations de particules fines et grossières ont dépassé les normes nationales et recommandations de l’OMS de 82 % et 198 %.
Une étude a démontré que ces polluants sont un risque grave pour les systèmes respiratoire, nerveux central et cardiovasculaire et donc pour la santé des populations survivantes.

Si une grande partie des pays de l’Amérique du sud et de l’Europe ont exprimé leur solidarité et soutien au peuple chilien, la Corée du Sud a fait un don de cinq cent mille dollars.
Les États-Unis se déclarèrent prêts à envoyer l’aide nécessaire au peuple chilien. De même une équipe de spécialistes a été envoyé sur place et un don de tuyaux, de bottes, de gants et de capes d’une valeur de trente mille dollars a été remis par l’ambassadrice des États-Unis et le directeur régional de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) pour l’Amérique latine et les Caraïbes aux pompier chiliens
Le Mexique par la voie du président de la république a annoncé qu’elle restait attentive à toute demande d’assistance des autorités chiliennes mais aussi l’envoi de trois avions de la Garde nationale avec du matériel et personnel humanitaire.
L’Union européenne se déclarait prête à collaborer et à apporter son aide en ces moments difficiles.

Hélas, à la date de ce jour, le drame humain est toujours présent et se traduit notamment dans la lenteur du programme de reconstruction, se chiffrant à seulement 5% dans certaines zones ce qui a généré de difficultés et critiques, frustrations et méfiance de la part des victimes affectées.

McDonnell Douglas DC-10-30 N522AX 10 Tanker Air Carrier con Bomberos de Chile © Kenneth Brown

Un hommage aux brigadistes et pompiers du ciel !

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Guédelon, le futur du passé – Construire pour comprendre

© Texte et photos Marc VINCENT  11-2025

Vue du châtelet d’entrée. Les douves resteront sèches. En 2026 les travaux de toitures des toitures des deux tours du châtelet d’entrée seront entamés. Remarquons, à droite, une grue à cage d’écureuil fonctionnelle.

Nous partons vers Guédelon, en France, dans le département de l’Yonne, ancienne région de la Puisaye.

Le propriétaire du château de Saint Fargeau, situé à 13 kilomètres de Guédelon, en terminait la restauration. Mais ce château, médiéval à l’origine, a été à plusieurs reprises modernisé. Le projet de construction, et non pas une restauration, d’un château médiéval prend forme en 1995. Le propriétaire du château de Saint Fargeau, Monsieur Michel Guyot, est entouré de plusieurs personnes actives dans la restauration de châteaux. Mais est-il possible de construire ex nihilo un château médiéval à l’aube du 21ème siècle avec les connaissances, moyens et outillages du 13ème siècle ?

Après plusieurs études, architectes, archéologues, historiens et castellologues établissent les principes pour la construction ainsi que les demandes des autorisations nécessaires. L’époque plausible de la construction est choisie : cela sera le 13ème siècle. Les principes d’architecture choisis sont ceux du roi Phillipe-Auguste (1165-1223) pour la cohérence historique. Une histoire fictive a été inventée pour se fondre dans la réalité historique.

Nous sommes donc en pleine archéologie expérimentale. Cette manière de faire guidera les spécialistes pour établir les schémas de construction. Il faut aussi des réponses pour les corps de métier et leurs outillages, pas de disqueuses, perceuses ou compresseur ! Sans oublier les méthodes de dessins à l’échelle 1/1, pas d’assistance par ordinateur ! Tout cela alimente les réflexions pour la réalisation pratique de la construction du château suivant les méthodes du 13ème siècle. Au début de 1997 l’architecte en chef des Monuments historiques dessine les plans du château. En effet, il faut introduire une demande de permis de bâtir en bonne et due forme, là nous sommes bien au 20ème siècle. Le permis convoité est attribué et le chantier commence le 20 juin 1997 et la première pierre est placée le lendemain. L’espoir, réalisé, est que les premiers visiteurs puissent venir en mai 1998.

Pièces pour deux linteaux trilobés avec meneaux en attente de placement

Le site choisi est une ancienne carrière dont l’exploitation a été arrêtée voici plus de 50 ans et attenante aux propriétés du château de Saint Fargeau. La majorité des pierres, du grès ferrugineux, employées pour la construction du château ont été extraites de cet endroit. D’autres pierres, du calcaire blanc, proviennent d’une autre carrière située à 35 kilomètres. Les bois pour les charpentes et menuiseries proviennent de la forêt environnante. La chaux servant à la confection du mortier est en petite partie produite sur place suivant les principes de l’époque. Le restant de la chaux provient d’un artisan régional. Les tuiles employées pour le logis du seigneur et la chapelle ont toutes été façonnées et cuites sur place, près de 28.000 ! Les calculs, les études et les dessins à l’échelle 1/1 ont tous été réalisés localement par les artisans, sous la supervision de spécialistes en suivant les principes et styles du 13ème siècle.

Tailleur de pierre en action

La plupart des outils pour les œuvriers, terme de l’époque, ont été fabriqués localement. Il est à noter que certains types d’outils à mains sont toujours employés actuellement. Les forgerons, outre la fabrication des parties métalliques des outils, ont aussi la charge de leur entretien. Mais il ne faut pas oublier les charretiers et manœuvres, indispensables dans le chantier.

Citons aussi que les pigments sont fabriqués localement par les peintres à partir de substances naturelles régionales.

Photo 11 : Four à tuiles.
© Document Guédelon

Durant la visite du chantier, il est loisible aux visiteurs de poser des questions aux différents œuvriers. Plusieurs corps de métiers sont à la tâche : carriers, tailleurs de pierres, gâcheurs, maçons, bûcherons, charpentiers, menuisiers, forgerons, tuiliers et peintres.

Panneau présentant les outils du tailleur de pierre

Métier par métier, des panneaux expliquent les façons de travailler. Des tableaux présentent également les outils, les instruments de mesurage, de contrôle de verticalité et d’horizontalité. En complément du château, un moulin à eau a également été étudié et construit ainsi qu’un four banal. De la sorte, par les recherches et la pratique, la compréhension de manières de faire et des possibilités d’outillage devient claire et précise. Des visites guidées sont également organisées. De nombreuses informations sont livrées aux visiteurs, comme par exemple, comment les tavaillons (tuile en bois) sont fabriqués. Parmi les façons de travailler, le débitage des grumes (troncs d’arbre) est réalisé dans les jours ou semaines suivant l’abattage de l’arbre, donc pas de temps de séchage pour les futures poutres. L’attention des visiteurs a été aussi attirée par les explications concernant la grue à cage d’écureuil. Il faut aussi préciser que la sécurité du personnel est contemporaine : souliers de sécurité, lunettes de protection, casque caché sous un faux bonnet, harnais et assemblage des échafaudages avec des boulons et écrous notamment. Il faut malgré tout assurer la sécurité des personnels sans oublier que le public visite un chantier en action.

Vue de la cour intérieure, au centre l’aula et le logement du seigneur. A gauche, la tour de la chapelle et à droite la tour maitresse.

Outre la construction, un jardin avec arbres fruitiers, légumes et plantes pour les peintures et teintures a aussi été installé en suivant les préceptes du 13ème siècle.

Au tout début du chantier, ce sont des bénévoles qui travaillé. Ensuite, rapidement, des personnes ont été engagées avec un CDI. Actuellement, les travailleurs sont entre 40 et 45 avec un renfort de 25 saisonniers. Ils ont majoritairement une formation de base dans les métiers utiles pour la construction.

Ossature en bois de chêne de la toiture de l’aula

Sur place ils acquièrent un perfectionnement dans leur métier respectif. De la sorte, quelques charpentiers ayant œuvré à Guédelon ont travaillé et transmis leur savoir-faire lors de la reconstruction de la charpente de Notre-Dame à Paris. D’autres œuvriers, après Guédelon, ont contribué à la restauration d’anciens bâtiments, majoritairement en charpentes et tailleurs de pierre. Au 13ème siècle le personnel était beaucoup plus nombreux sur un tel chantier, jusqu’à plusieurs centaines. Il faut en effet que le chantier avance.

Intérieur de la tour maitresse, chambre du seigneur.

A Guédelon, en complément des œuvriers, il faut aussi compter les personnes qui s’occupent notamment de la boutique et du point de vente de nourriture.
Au niveau financement, des investisseurs ont fait confiance au projet, ensuite à partir de 2001, le chantier a la possibilité de s’autofinancer par les recettes des visiteurs, de la boutique et la taverne.

Le chantier donne des réponses pratiques, tant pour les professionnels que pour les visiteurs concernant les principes de construction et leurs applications à l’époque médiévale.

Carrelages de la chambre du seigneur, fabriqués à Guédelon.

Photo 12 : Vue gauche du château.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un certain parallélisme peut être fait avec Aubechies en Belgique, traitant là la période du néolithique à la période romaine.

Le chantier est fermé depuis le 3 novembre, la réouverture en 2026 est prévue le 2 avril jusqu’au 1er novembre.

Plus d’infos :
https://www.guedelon.fr
Photo 11 : Les tuiliers ont pratiqué leur dernière fournée de la saison : 6 jarres et 1200 tuiles. La mise en route du four a eu lieu le 25 octobre et le défournement le 30. Les tuiles serviront à la couverture du passage de la grande porte, entre les deux tours. Document Guédelon.
Photo 12 : Vue gauche du château, en second plan la tour de la chapelle, recouverte de tuiles, terminée en 2019 et en premier plan la tour dite « du pigeonnier », recouverte de 9.000 tavaillons en chêne, terminée en septembre 2023.

Sources :
– Maryline MARTIN, Florian RENUCCI, La Construction d’un Château : Guédelon, Rennes 2023.
– Feuilles mensuelles d’informations.
– Interviews et conversations avec les œuvriers sur place.

Publié dans Musée - museum, Voyage | Laisser un commentaire

GOYA au musée « DE REEDE », à Anvers

© Texte et photos D. LYSSE  10-2025

Les gravures de Goya sont à l’honneur, cette année, dans le cadre du festival Europalia, où elles sont mises un peu à toutes les sauces. À force d’en croiser dans les expositions, dispersées et utilisées dans les contextes les plus variés, le visiteur pourrait avoir envie de s’en faire une vue d’enjsemble. C’est possible à Anvers, au musée De Reede. Située au bord de l’Escaut, juste en face du Steen, l’institution est consacrée aux arts graphiques et fait partie du réseau Pass Musée. Jusqu’à fin mai 2026, elle présente au public plus de septante tirages originaux de Goya, tous d’excellente qualité, ce qui permet de donner un échantillon représentatif de chacun des grands cycles qui ont jalonné l’œuvre du maître espagnol. Dans un bâtiment à la fois fonctionnel et intime, rarement bondé, ces petits formats bénéficient d’une présentation sobre et d’un éclairage impeccable.

On y retrouve le célèbre cycle des « Caprichos », les « Caprices », des planches qui datent des années 1790, une époque où l’artiste était peintre de cour et fréquentait les plus hautes sphères du pouvoir, multipliant les commandes et portraits officiels. Un succès éclatant qui masquait de profondes contradictions : à titre privé, Goya était rationaliste dans un pays très bigot où sévissait encore l’inquisition, progressiste dans un milieu conservateur, arrivé à son poste par son seul mérite dans une société où la naissance, noble ou roturière, dictait généralement les destinées. Il rêvait d’un futur différent pour la nation et, même parvenu au faîte de la renommée, il portait un regard acéré sur la décomposition de la société, affligée des mêmes maux qui, en France, avaient mené à la révolution.

Dans des gravures aux clair-obscurs à la Rembrandt, il pointe de façon volontiers sarcastique et burlesque certains travers des mœurs de son temps : jolies filles poussées à l’une ou l’autre forme de prostitution par des mères miséreuses ou ambitieuses, mariages mal assortis, arrangés ou de pur intérêt, vieillards et vieilles cacochymes désespérément accrochés à l’illusion d’une éternelle jeunesse… Pour s’attaquer plus spécifiquement aux déviances et excès des différents corps sociaux, il effectue un prudent détour par le fantastique et l’imagerie de la fable. On croise ainsi dans ses eaux-fortes des juges et avocats félins qui plument des oiseaux justiciables, ou des ânes médecins qui se penchent au chevet de patients. Ailleurs, de monstrueux nantis chevauchent d’improbables bestiaux populaires, des prédateurs hideux soignent leur image et cherchent à se rendre séduisants, ou un clergé vorace au faciès de demeuré se repaît de tout ce qui passe à sa portée.

Le petit peuple n’est pas épargné par ce réquisitoire : il est montré ignare, crédule, superstitieux, parfois brutal, voyant le diable à tous les coins de rue et fantasmant de dérisoires conspirations de sorcières et de démons. Cette transposition de la critique sociale dans le registre du rêve et du grotesque n’a pas suffi à faire passer un discours trop incisif pour son époque : très vite après leur publication, les planches ont dû être retirées de la vente pour éviter à Goya des démêlés du côté de la cour ou, pire encore, du redoutable tribunal d’inquisition.

Le cycle des « Désastres de la guerre », gravé quinze à vingt ans plus tard emprunte souvent des voies plus littérales. Dans le pays ravagé par les campagnes napoléoniennes et les armées étrangères, Goya choisit de montrer le quotidien de la guerre à ras du sol, loin de toute vision glorieuse, héroïque ou épique. Le conflit y est représenté dans sa réalité crue, les victimes sont le plus souvent anonymes, livrées aux détrousseurs de cadavres, fauchées avec beaucoup d’autres sur un champ de bataille, torturées avec acharnement ou exécutées pour des broutilles : une dénonciation ou un couteau trouvé dans une poche. On ne distingue pas toujours les camps en présence, on n’y désigne pas obligatoirement des « bons » et des « mauvais » : la violence semble pénétrer la société à toutes les échelles, dégénérant à l’occasion en guerres communautaires ou villageoises, en vendettas et règlements de comptes privés.

Le détour par l’imagerie grotesque est plus rare ici que dans les Caprices, peut-être parce que le peintre a moins ciblé les puissants du moment que l’absurdité et la confusion de la souffrance générale. On voit dans les images quelques loups plénipotentiaires rédiger et signer des traités dont on se doute qu’ils ne comptent pas les respecter, ou un religieux marcher en équilibriste sur une corde usée, obligé de ménager tous les camps faute de savoir où ira la victoire. Ailleurs, des manants agenouillés dans l’espoir d’un miraculeux sauvetage adressent des prières à un squelette costumé, promené sur un âne dans un cercueil de verre…

Une planche montre l’enterrement d’une jeune femme jetée sommairement dans sa tombe par un évêque accompagné d’assistants et d’une foule disparate. Les quelques mots gravés en commentaire expliquent : « Elle est morte, la vérité ». Tuée sans doute par tous ceux qui sont occupés à l’ensevelir : par la superstition érigée en instrument de manipulation des masses, par les propagandes des diverses armées et factions, par les bobards naissant et se propageant au sein des foules… C’est loin d’être l’estampe la plus impressionnante de la série mais, comme beaucoup d’autres dans l’exposition, l’image résonne étrangement à l’heure des usines à trolls, des post-vérités, des rumeurs virales sur internet et autres deep fakes. Ce mélange de lucidité sans concession, d’imaginaire sarcastique et d’invention formelle percutante, ainsi que les allers-retours qu’il permet avec le monde contemporain fait évidemment tout l’intérêt d’une visite, toute sa fascination.

Le cycle des « Désastres », trop explicite, n’a pas été montré au public du vivant du peintre. Précédemment, l’artiste avait tenté sa chance dans le commerce avec une série d’estampes moins polémiques, plus lumineuses et potentiellement plus vendables, consacrées à la tauromachie, mais la démarche n’avait malheureusement pas connu le succès escompté, ce qui avait peut-être contribué à le détourner des risques d’une nouvelle publication. À la fin de la guerre et à la restauration de la monarchie des Bourbons, Goya se trouve écarté de la nouvelle cour et en butte à l’inquisition. Ses espoirs de voir s’installer un gouvernement réformiste qui moraliserait la vie publique, éduquerait les masses et diffuserait l’approche rationnelle du monde se trouvent désavoués de toutes parts. Sourd depuis longtemps suite à une maladie, il est aussi prématurément veuf et, à distance de la vie publique, il se consacre désormais à des travaux extrêmement personnels. C’est alors que verront le jour les célèbres « peintures noires », aujourd’hui au Prado, ainsi qu’un ultime cycle de gravures : les « Disparates ».

Dans cette dernière série, avec une liberté technique difficilement surpassable, il montre surtout des rassemblements, des foules hagardes en proie à des passions extrêmes au cours d’événements énigmatiques qu’aucun titre gravé ne vient cette fois expliciter : bagarres d’ivrognes, émeutes, fiestas endiablées, crises d’hilarité ou de curiosité futile peuplées de faces bêtement réjouies s’y succèdent, révélées par des rais de lumière traversant des fonds sombres à l’aquatinte. Des petits groupes de gens y sont aussi montrés suspendus dans le vide, emballés dans des couvertures et nantis de maigres bagages, réfugiés sur une énorme branche, sans projet apparent ni autre endroit où ils pourraient se rendre. Même les taureaux, toujours très individualisés sur les planches de corridas, se retrouvent ici dans une multitude, tombant du ciel en pluie, entraînés par un mouvement de masse dont on ne peut deviner où il mène.

Le recours au fantasme et à l’univers de la fable a désormais perdu sa fonction utilitaire d’écran ou d’alibi destiné à rendre possible une éventuelle diffusion des œuvres : ces planches n’ont pas été conçues en vue d’un public particulier et, de fait, ne seront montrées que plusieurs décennies après la mort du peintre. L’imaginaire débridé devient ici un instrument pour explorer le versant le plus irrationnel des rapports sociaux. Il établit une distance radicale avec les péripéties de l’actualité, il tâte en profondeur le pouls des foules, il sonde leurs pensées vagues, immatures, parfois traduites en actes de façon brutale sous la houlette de guides et de géants de pacotille, figures de carnaval dont nul ne pourrait dire si elles suivent le mouvement ou si elles le dirigent. La forme onirique permet au passage d’alléger l’amertume du regard porté sur la société, de l’entourer d’une atmosphère de jeu, de poésie qui sonne comme l’affirmation dernière de la liberté de l’individu face à la fatalité.

L’œuvre gravée de Goya se singularise, évidemment, par ce mélange paradoxal du trivial le plus cru et d’une impalpable poésie onirique. C’est ce qui la rend incomparable, unique. Mais, aux visiteurs qui ont le temps, on peut recommander une petite excursion supplémentaire, un bonus qui élargira le propos. À un quart d’heure à pied du musée De Reede, il pourrait alors aller contempler le tableau de Brueghel surnommé « Dulle Griet », normalement exposé au musée Mayer van den Bergh mais, suite à la rénovation des lieux, actuellement accroché cent mètres plus loin, à la Maagdenhuis.

Pour évoquer les désordres de son temps, guerres de religion, occupation étrangère et autres calamités, Brueghel y a représenté une femme maigre et cuirassée traversant d’un air égaré un paysage dévasté, infernal. Elle traîne dans son errance un butin hétéroclite composé de bijouterie, d’objets de luxe, de vieux pots et d’une poêle à frire. Ici aussi, on voit en arrière-plan des foules civiles et militaires totalement grotesques, grimaçantes, monstrueuses, qui se livrent au pillage, s’affrontent et s’engagent dans des actions confuses, absurdes et cruelles, pour des résultats dérisoires, comme si la violence était devenue totalement irrationnelle, n’obéissant plus qu’à une logique propre. Malgré les évidentes différences de style et d’époque, la proximité des démarches des deux artistes ne pourra manquer de surprendre, laissant soupçonner qu’un mécanisme plus général de réaction face aux soubresauts de l’Histoire pourrait se trouver à l’œuvre. Bref, des visites à recommander, qui mériteraient de bénéficier d’une plus grande attention médiatique.

Plus d’infos :

Publié dans Musée - museum | Laisser un commentaire

Sebastião Salgado – Expo Amazônia

Texte : D. Lysse 04 – 2025
Photos : © Sebastião Salgado

Jusqu’au 31 octobre 2025 se tient à Tour et Taxis (Bruxelles) une exposition de photos sortant de l’ordinaire : plus de deux cent grands formats consacrés à l’Amazonie par le photographe franco-brésilien Sebastião Salgado. (https://tour-taxis.com/fr/event/amazonia-lexposition-incontournable-du-photographe-sebastiao-salgado/)

De l’eau, des arbres et des nuages. À perte de vue, de superbes clichés aériens nous font découvrir une planète inconnue, largement aquatique, où chaque mètre carré de terre émergée est colonisé par des arbres. On y voit des plaines alluviales sans déclivité, des rivières qui serpentent en méandres perpétuellement redessinés ; parfois quelques chaînes de montagnes recouvertes d’arbres quasiment jusqu’aux sommets, aussi hauts soient-ils. Et par dessus tout cela, des nuages immenses, des cumulus lourds d’orages tropicaux qui restituent, au soir, en déluges effrayants, l’évaporation de la journée.

Les survols à basse altitude, en avion ou en hélicoptère, permettent ici des vues inédites où le noir et blanc légèrement contrasté dramatisent un peu plus le spectacle. D’autres photos, captées au ras de l’eau depuis un bateau, évoquent des heures paisibles, jouent avec les reflets et mettent en valeur les textures extrêmement riches et diverses des feuillages où se découpe parfois la silhouette d’un oiseau blanc ou d’un vol de perroquets.

Un deuxième axe, ethnographique, sous-tend l’exposition, à côté de cette fascination pour la beauté et l’étrangeté des paysages. Plus question, ici, de haute technologie, d’avion ou d’hélico. Il s’agit plutôt d’un investissement en temps et en relatif inconfort pour une équipe nombreuse (guide, ethnologue, interprète, cuisinier, porteurs, etc.) entourant le photographe. M. Salgado a ainsi pu séjourner longtemps, parfois plusieurs mois, parmi des peuples isolés, pour nous en ramener des images plus intimes que les simples vues pittoresques que l’on pourrait saisir lors d’une visite éclair.

 

Son témoignage est de toute beauté et l’on sent, ici aussi, une fascination pour la nature et pour la vie en harmonie avec la nature. Le visiteur découvre parfois des campements sommaires, parfois des édifices immenses et complexes, à la fois greniers et cases communautaires, réalisés en matériaux légers, palmes et chaume posés sur une fine structure en bois. Leurs habitants ont fini par se prendre au jeu du portrait devant un drap tendu, et se sont le plus souvent présentés devant le photographe sous leur meilleur jour, le corps et le visage ornés de peintures et de parures en plumes, ou alors en compagnie de très insolites animaux familiers.

Plusieurs vidéos brèves et toujours pertinentes accompagnent cette présentation pour donner la parole à certains des habitants de la forêt. Face au public occidental, la plupart ont choisi de témoigner de leur inquiétude devant les atteintes à leur milieu. Mais ils le font à leur manière. Ils font preuve, au passage, d’une participation à la vie de la nature autrement plus intime que nous ne pourrons jamais l’atteindre, nous, citoyens de l’Occident urbain, pour qui cette participation se réduit, dans le meilleur des cas, à la contemplation esthétique.

Une vieille femme, par exemple, énumère certains des motifs d’inquiétude de sa tribu. Elle a le choix, parmi divers fléaux qui menacent une vaste part de l’Amazonie : pollution des rivières par des activités minières ou autres, empiétements par des exploitations agricoles, brûlis dévastateurs, agressions diverses de la part de prospecteurs ou d’immigrants, propagation d’épidémies à leur contact, suppression des protections et réserves par des gouvernements d’extrême-droite, réchauffement global du climat qui modifie le cycle des pluies, etc. Mais pour arriver à faire comprendre à quel point tous sont inquiets autour d’elle, elle explique : « Les jaguars n’attaquent pas n’importe qui, seulement ceux qui font des cauchemars. Ma nièce a été attaquée par un jaguar, c’est dire si nous faisons tous des cauchemars ! »

Le message écologique de l’expo Salgado pourrait devenir inaudible à force d’avoir été entendu ailleurs, ou même plombant, tenant le spectateur à distance en lui assénant une leçon, mais ce n’est pas le cas. Il est distillé par petites touches, et totalement absent des photographies elles-mêmes. L’auteur n’y verse jamais dans le reportage conscientisateur : aucune vue de violences, de terrains dévastés, désertifiés, de villages devenus des bidonvilles où divaguent des toxicomanes en guenilles. Rien que de l’eau, des nuages, des arbres et des gens qui vivent là en harmonie.

 

Ces photos essaient d’abord de nous faire « ressentir » l’Amazonie, au-delà de tout discours. Et le parti-pris entièrement esthétique avec lequel Salgado voit et nous fait voir cette forêt immense se justifie alors pleinement : l’esthétique est la seule corde qui vibre encore en nous pleinement et sans réticence face à ces milieux naturels ; c’est tout ce qu’il nous reste des émotions et de l’ancienne magie participative qui nous reliaient jadis au monde de manière intime et essentielle.

Un seul petit bémol : le prix d’entrée relativement élevé. Ce tarif se justifie sûrement pour un tas de raison mais il limitera l’accès à une clientèle plus aisée, alors que le message de l’expo et sa forme parfaite mériteraient la plus large diffusion.

Publié dans Art, Musée - museum | Marqué avec | Laisser un commentaire

Exposition Bouddha, l’Expérience du Sensible au Musée de Mariemont

© Texte et photos : Marc VINCENT 02 – 2025

Bouddha Amithaba dans le parc de Mariemont.
© Domaine & Musée royal de Mariemont

Une exposition temporaire concernant Bouddha et le bouddhisme se déroule actuellement au musée de Mariemont jusqu’au 20 avril 2025. Plusieurs pièces exposées, cédées en 1917, proviennent des collections de monsieur Warocqué, industriel dans la région de La Louvière.

Au fil du cheminement, le bouddhisme nous est expliqué, sa philosophie et non seulement par des textes et iconographie mais aussi par une animation et six entretiens à écouter.

D’emblée une mise au point est faite : Bouddha n’est pas un dieu ni un prophète, il n’y a pas non plus « de Livre » comme la Bible, le Coran ou la Thora.

Bouddha Shakyamuni
© Domaine & Musée royal de Mariemont

Siddartha Gautama est né au Népal voici environ 2500 ans dans une famille noble. A l’âge de 29 ans, jusqu’alors protégé dans son palais, le jeune Siddartha Gautama fait une sortie hors du palais. Il est impressionné en voyant un malade, un vieillard et un mort. Le lendemain il rencontre un ascète et veut l’imiter. Suite à cela il quitte son domaine et entre dans un long jeûne de six ans dans la pauvreté. Dans sa méditation, il réfléchit à la vie, la mort et comment accepter ce qui est passé. Ces profondes réflexions et concentrations concernent l’être humain pour atteindre l’état du bonheur et de sérénité. Il constate que rien n’est immuable ou éternel, tout est mutation permanente, il faut l’accepter. A la fin de son jeûne, qu’il estime avoir été inutile car souffrir ainsi n’était pas nécessaire, il prend le nom de « l’Eveillé », Bouddha en Sanskrit et commence l’enseignement de ses découvertes. A son nom il parfois ajouté Shakayamuni, surnom pour « Le sage du clan des Shakyas ». Il décède à l’âge de 80 ans. Il entre dans un état « d’extinction complète » c’est-à-dire qu’il n’est plus dans le cycle des renaissances et des souffrances. Son corps est incinéré. Ses cendres sont distribuées pour être placées dans des temples appelés stupas. Petit à petit des pèlerinages sont organisés.

Tête de Bouddha
© Domaine & Musée royal de Mariemont

Au premier siècle de notre ère le bouddhisme se répand en Inde, Sir Lanka, Chine et plusieurs pays asiatiques. Trois grands courants se sont formés : Theravada (Enseignements originaux du Bouddha), Mahayana (Insiste plus sur « l’Eveil ») et Vajrayana (Plus d’importance aux rituels). Ils se diffèrent par la vision du bouddhisme. La transmission orale est complétée par des écrits à partir de cette époque. Le Bouddhisme s’adapte aux régions où il s’implante.

Au cours de la visite des panneaux expliquent aux visiteurs les significations du positionnement des mains appelé Mudra, geste en sanskrit ou yoga des doigts. Il nous est expliqué aussi des définitions bouddhistes, notamment le zen, le mantra et le nirvana. Les offrandes déposées devant une statue de Bouddha, fleurs, encens, nourriture sont pour les Trois Joyaux : Bouddha, Dharma (Les enseignements) et le Sangha (La communauté).

Bouddha Amytayus
© Domaine & Musée royal de Mariemont

Dans le parc de Mariemont, c’est un Bouddha Amitabha ou Bouddha de l’Ouest, le Bouddha de la compassion universelle qui est représenté. Dans certaines traditions bouddhistes il existe plusieurs Bouddha. Des photographies contemporaines sont également présentées dans le parc. Elles ont été réalisées dans différentes communautés bouddhistes belges.

 

Cette exposition nous explique les courants de pensée et philosophie du Bouddhisme. Sans vouloir nous convertir, nous pouvons mieux comprendre cette religion.

 

Photo 1 : Bouddha Amithaba dans le parc de Mariemont. Lors d’un voyage en Chine en 1910, Monsieur Raoul Warocqué y a commandé ce Bouddha en bronze. Il a été placé dans le parc en 1911.
Photo 2 : Bouddha Shakyamuni. Les mains sont en mudra de méditation, la main gauche sous la main droite et les deux pouces jointifs. Bronze de la préfecture d’Ibaraki, Japon 1705. Legs Warocqué 1917.
Photo 3 : Tête de Bouddha. Thaïlande, fin 12ème – début 13ème siècle. Don Boël-d’Oultremont.
Photo 4 : Bouddha Amytayus, le Bouddha de la longévité infinie, permettant une longue vie et d’accumuler les mérites, aidant ainsi une meilleure renaissance. Chine 1770. Legs Warocqué 1917
Photo 5 : Les Trois Joyaux, ils sont en verre coloré et représentent Bouddha, Dharma (Les enseignements) et le Sangha (La communauté). Chine, 19ème siècle, Bois laqué doré. Musées royaux d’Art d’Histoire. EO.0100.

Photos M. VINCENT avec l’autorisation du Service Communication du Domaine & Musée royal de Mariemont que je remercie vivement.

Infos: Site Internet du musée : www.musee-mariemont.be

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Au Louvre, Le Fou dans tous ses états

© Texte et photos D. LYSSE  12-2024

Le musée du Louvre consacre jusqu’au 3 février 2025 une exposition fascinante à la folie dans tous ses états. (https://www.louvre.fr/expositions-et-evenements/expositions/figures-du-fou)
Particulièrement développée à travers l’époque gothique et la Renaissance, on voit la figure du fou y balancer spectaculairement entre deux extrêmes. D’une part, la folie est l’image de la liberté, de l’invention débridée, de l’évasion hors du carcan des contraintes sociales, et même de la clairvoyance ; de l’autre elle renvoie au vice, à la débauche, à la violence, à la vie sottement dissolue et à l’enfermement absurde dans la prison des instincts dévoyés ou non maîtrisés, de la maladie mentale. Ce spectre très large, entre glorification joyeuse et condamnation plus ou moins teintée de pitié et d’horreur, donne une exposition variée, pleine de surprises et de visions insolites.

Le parcours commence du côté de la liberté, au XIIIe siècle, avec le gothique. Plus précisément, il s’agit de la liberté des artistes et tâcherons de l’enluminure. Soumis à des contraintes très strictes pour la calligraphie et l’illustration des vignettes principales, ils échappent souvent à la surveillance de leurs commanditaires dans les marges des feuillets où ils peuvent laisser libre cours à leur virtuosité et leur fantaisie. Ils accouchent alors de monstres divers, vestiges échoués des mythologies antiques ou emboîtements arbitraires de fragments animaux, végétaux et inertes parmi lesquels la figure du fou vient parfois rappeler qu’il s’agit là de divagations décoratives, de purs vagabondages de l’esprit. Les curateurs ont sélectionné ici les plus délirants de ces feuillets, pour le plus grand plaisir des visiteurs peu habitués à les voir ainsi rassemblés.

La folie mystique est ensuite évoquée brièvement, entre les illustrations du psaume 52, où l’insensé est celui qui ne croit pas en Dieu, et les évocations inverses des fous de Dieu, représentés par saint François prêchant pour un public d’oiseaux ou s’adressant dans ses cantiques à son frère le soleil et sa petite sœur l’eau.

 

L’amour mystique mène à l’amour civil, écartelé ici aussi entre deux pôles : les nobles sacrifices de l’amour courtois (admirablement illustrés en enluminures ou en coffrets d’ivoires reprenant les histoires de Tristan et Iseult ou du chevalier au lion) et leurs parodies et antithèses burlesques où l’on voit grands et humbles, jeunes et vieux, courir sous l’emblème des folies passionnelles. Les dérives de la débauche, de la boisson, de la dissolution des destinées les plus solides dans la poursuite du sexe ou de l’argent sont montrées crûment, avec un regard qui oscille de façon déconcertante entre le rire carnavalesque et la condamnation rigoriste.

La folie littérale, clinique, est montrée à travers celle des puissants de l’époque, mieux documentée que les maladies populaires. On voit ainsi un très touchant portrait de Jeanne la folle encore en bonne santé. Mariée toute jeune à Philippe le beau, immensément amoureuse de son époux, elle avait sombré dans une dépression irrémédiable lors du décès prématuré de celui-ci. Sont aussi illustrées par des manuscrits ou des tapisseries, la folie biblique de Nabuchodonosor ramené au stade bestial pendant des années, si l’on en croit le prophète Daniel, ou la folie du roi Charles VI qui échappe de peu à la mort mais voit ses plus proches compagnons mourir brûlés lorsque prennent feu leurs déguisements de sauvages lors du « bal des ardents »…

Loin d’en finir avec la figure du fou, la Renaissance lui amène de nouvelles valorisations, toujours paradoxales. Le fou de cour ou de sociétés de notables les incarne à lui seul. Il s’agit parfois d’un authentique malade mental livré aux moqueries et à la dérision du public, véritable repoussoir et, par contraste, élément de propagande permettant de réaffirmer la nécessité d’un ordre normatif. Mais celui qu’on appelle le fou est parfois aussi un bouffon professionnel en pleine santé mentale, qui profite du déguisement de la folie pour jouir d’une liberté de parole et d’action accordée à aucun autre. Un poste dangereux, si son titulaire s’en prend de façon trop frontale à des gens haut placés, mais qui peut amener rentes, bénéfices divers, portraits officiels et médailles commémoratives, s’il est habile et bénéficie de la faveur amusée et de la protection du pouvoir.

L’image métaphorique du fou va connaître alors une fortune extraordinaire parmi les penseurs, philosophes et moralistes, qui s’abriteront derrière sa bannière pour publier des critiques acerbes de la société comme Sébastien Brandt, avec La nef des fous, ou Erasme, avec son Eloge de la folie, divertissement privé qui débordera très vite du petit cercle de ses destinataires pour connaître une renommée internationale. Le fou devient alors celui qui énonce la sagesse sur le ton joyeusement désabusé et impertinent des apostrophes de fin de banquet. La caricature politique s’emparera de l’image pour désigner l’ennemi détesté en chef des fous, en irresponsable agent du désordre, comme dans cette gravure où l’on voit le duc d’Albe apparaître porteur des emblèmes de la folie au milieu de représentations étranges de la cruauté et de l’immoralité.

Cet ambiguïté fondamentale du concept de folie aura fourni le prétexte pendant quatre siècles à une éclosion d’œuvres d’art sortant des normes, souvent de format intimiste, qu’il est particulièrement fascinant de voir rassemblées en un seul lieu. Les peintures de Jérôme Bosch, entre autres, témoignent à la perfection des immenses potentialités du thème. Les siècles suivants ramèneront peu à peu ce foisonnement à des proportions plus raisonnables et n’en garderont finalement que son aspect clinique. Leurs artistes insisteront de façon presque documentaire (voir, entre autres, le très beau dessin de Victor Hugo) sur la maladie dans ce qu’elle peut avoir de tragique et de déshumanisant lorsqu’elle altère l’esprit. Mais ils laisseront de côté la joie de la transgression, qu’on est reconnaissant au Louvre d’avoir ressuscitée pour nous dans toute sa variété.

Publié dans Musée - museum | Laisser un commentaire

Expo « Drafts » au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles

© Texte et photos D. LYSSE  10-2024

Pour les grandes institutions, les expositions montées à partir d’œuvres appartenant à la maison ont l’immense avantage de ne demander qu’une logistique réduite et d’éviter les frais liés aux prêts venus de collections privées ou de musées extérieurs. C’est l’occasion de mettre en valeur des pièces choisies dans l’accrochage permanent ainsi que de nombreuses autres tirées des réserves, que le public a rarement l’occasion de voir, trop fragiles pour être soumises longtemps à l’action de la lumière, ce qui est le cas pour les travaux sur papier, ou alors rangées hors de vue parce qu’elles sont passées de mode ou considérées comme mineures.

Le mot anglais qui a été choisi comme thème pour cette exposition est draft. Le terme peut recouvrir des sens très divers : projet, ébauche, étude, esquisse voire, en élargissant au maximum le concept, simple croquis d’observation ou crayonné sous-jacent à la couche de couleur d’un tableau. On trouvera donc regroupés dans cette expo des œuvres extrêmement variées, tant au point de vue de l’exécution que de l’intention qui a présidé à leur élaboration. Et la juxtaposition, lorsqu’elle était possible, du travail terminé, tableau ou sculpture, avec le croquis ou l’étude qui lui a servi de base ajoute encore au disparate.

C’est ce qui fait le charme de cet accrochage : on se promène un peu au hasard parmi de vénérables productions qui, pour une fois, n’ont pas été choisies pour leur notoriété ou leur proximité stylistique, mais pour la bonne raison que le musée en possédait un brouillon ou les considérait comme un brouillon.

À tout seigneur tout honneur, les études de Rubens figurent en bonne place. Les quatre études d’une tête africaine, hyper connues, sont bien sûr là. Puis toutes les autres, d’une vigueur et d’une sûreté stupéfiantes, à la fois très enlevées et soigneusement travaillées à la couleur à l’huile. Elles n’étaient pas tant des brouillons que des modèles : modèle à montrer au commanditaire avant de confectionner le tableau définitif, la fresque ou la tapisserie qu’il s’apprêtait à acheter, et surtout modèle à montrer aux multiples assistants qui peuplaient l’atelier de Rubens et qui étaient souvent chargés de la réalisation. Le maître, en effet, assailli de commandes, se contentait souvent de ne peindre que les visages et les mains des personnages principaux. Parfois, il intervenait moins encore, seulement pour les yeux, voire pas du tout. Les études, dans le dernier cas, sont beaucoup plus représentatives de son travail et de sa « patte » que le résultat final.

Jordaens figure également en bonne place avec un de ses chefs-d’œuvre, son allégorie de l’abondance et de la fertilité, déménagée de plusieurs étages pour l’occasion. Un croquis à l’encre montré à proximité laisse voir quelles retouches et améliorations périphériques il a apportées à sa composition.

Énumérer tout ce qui a été rassemblé ici tend très vite vers un inventaire à la Prévert : des études de peintres animaliers d’après des pièces de gibier ou des bêtes vivantes ; un personnage avec un grand chapeau croqué à la plume par Rembrandt ; trois silhouettes prises sur le vif au pinceau par Ensor encore jeune, des petits formats d’après nature de l’école de Barbizon ; des études anatomiques ou d’après modèle de peintres pompiers du dix-neuvième ; un projet d’une précision maniaque de Servanckx, recopié au carré avec un quadrillage extrêmement serré ; une petite maquette du mobile de Calder qu’on peut voir réalisé au-dessus du Mont-des-Arts ; diverses peintures abstraites gestuelles du vingtième siècle ; les réductions des frontons de Godecharle pour la Monnaie, le palais de Laeken et le parlement (avec comme très honorable programme : « la Justice récompensant la Vertu, chassant les Vices et protégeant la Faiblesse) ; une belle vue de la fenêtre de l’atelier de Rik Wauters à Boistfort accompagnée de deux croquis rapides pris du même endroit (croquis qui ont peut-être servi d’étude pour le tableau et peut-être pas) ; une minuscule esquisse au fusain de Constantin Meunier fixant les lignes de force d’un mouvement de groupe sans préciser de détail intelligible, et un énorme modèle en plâtre, très léché, du même Constantin Meunier, peuplé d’héroïques dockers du port d’Anvers, destiné à être sculpté en marbre pour le monument au travail…
On ne peut que souhaiter bonne promenade au visiteur ! L’exposition est ouverte jusqu’en février 2025. Et c’est une excellente occasion d’aller refaire un tour dans ce riche musée qu’on croit connaître mais où il y a toujours des œuvres à découvrir ou à redécouvrir.

www.fine-arts-museum.be/fr/expositions

Publié dans Art, Musée - museum | Laisser un commentaire

LES CINQ VIES BRUXELLOISES DE JEAN-LE-PRECURSEUR

ou la saga d’une communauté religieuse de rite byzantin

© Texte André BUYSE  09-2024

Évoquer la « Communauté Saint Jean-le-Précurseur » ne dira rien à la plupart de nos lecteurs à moins qu’ils aient eu l’occasion de consulter le site en ligne de cette institution (1).

Elle célèbre cette année ses cinquante ans d’existence. Mais quelle existence ! Une véritable saga, que nous vous proposons de narrer brièvement ici tout en permettant au lecteur de découvrir cette « communauté », qui n’est pas une « paroisse » car, dépendant de l’archidiocèse de Malines-Bruxelles (vicariat général de Bruxelles), elle ne remplit pas vraiment les critères de fonction ou de territorialité d’une paroisse. Discrète par nature elle pourrait cependant revendiquer une certaine notoriété…car elle officie dans l’un des plus anciens édifices religieux de Bruxelles qui est aussi « la perle » du patrimoine historique d’Uccle : la chapelle Notre-Dame-des-Affligés, plus connue sous le nom de Chapelle de Stalle, sise au beau milieu d’un îlot de verdure à hauteur du n° 50 de la rue de Stalle, l’un des principaux axes de pénétration du sud de la capitale.

Cette communauté chrétienne catholique célèbre tous les dimanches matin (et occasionnellement à d’autres dates en rapport avec le calendrier liturgique) en rite byzantin et en langue française, sur le modèle de l’abbaye de Chevetogne (province de Namur), l’office divin, selon un cérémonial qui n’est pas seulement celui des orthodoxes mais également celui des catholiques ukrainiens, des melkites et des italo-grecs. L’officiant actuel, appelé recteur, est l’abbé Alban Doudelet, professeur honoraire de latin et de grec au Collège Sainte Gertrude de Nivelles.

La communauté a été fondée en janvier 1974 par le Père Philippe Melchior, un ancien étudiant du Russicum (Collège pontifical russe à Rome), alors qu’il officiait déjà selon le rite byzantin à l’église des Saints-Jean-et-Nicolas, à Saint-Josse-ten-Noode, où avait été disposée une iconostase rudimentaire. Il y associa à l’occasion le Foyer Oriental chrétien et la paroisse orthodoxe grecque de Bruxelles. Il s’entoure d’une vingtaine de sympathisants et collaborateurs, dont le futur chef de la chorale byzantine Luc Debutte, le notaire de Fays ainsi que le grand patriote Emmanuel Ryelandt. C’est « la première vie » de la jeune communauté, qui durera jusqu’en 1976.

La deuxième vie dura douze ans, jusqu’en 1988 : un local spécifiquement dédié à la liturgie byzantine est trouvé : l’annexe, dite « chapelle des Ukrainiens » adossée au flanc droit de l’église Saint-Joseph, square Frère-Orban, au Quartier-Léopold, à Bruxelles-ville. Cette chapelle, dédiée à Saint Volodymir (l’Ukrainien) avait aussi un accès rue Belliard. De cette époque date l’essor de la chorale, puisqu’on sait que les messes byzantines remplacent tout usage d’instrument de musique par le chant choral. Tout l’office, qui dure en moyenne 90 minutes, est chanté a capella du début à la fin, lectures et prières incluses. Compte tenu de son implantation proche du quartier européen, il n’est pas rare de voir l’un ou l’autre eurocrate assister aux offices.

Pour recruter de nouvelles voix il fut jugé utile de faire publier un avis dans la presse bruxelloise (grâce à l’intervention de l’un des correcteurs du journal Le Soir, Jean-Paul Henrard), ce qui s’avéra être un succès. Le recteur Melchior, nommé vicaire à Sainte-Suzanne (Schaerbeek), obtint en 1983 l’aide d’un diacre, Attila Schkoda, ordonné par le patriarche de Constantinople, Mgr Maximos V. Il sera secondé à partir de 1986 par l’abbé Serge Descy, futur recteur de la paroisse grecque-melkite-catholique de Bruxelles, célébrant, lui, en la Chapelle de Marie-la-Misérable, à Woluwé-Saint-Lambert, où se produisit la Communauté lors de la visite du patriarche Maximos. A peine nommé Cardinal, Mgr Godfried Danneels, primat de Belgique présida une célébration au square et lut l’homélie en la chapelle désormais intégralement dédiée à Saint Jean-le-Précurseur.

Mais n’était-ce pas trop beau pour envisager l’avenir avec optimisme ? Le 17 décembre 1988, un samedi soir, la chapelle du square Frère-Orban est entièrement consumée par un violent incendie. Tout brûle. Sauf les calices. Des journaux évoquent, non sans quelque sous-entendu complotiste, « la destruction d’un lieu de culte catholiques et oriental ». Une enquête judiciaire est ouverte. Elle se conclura par un non-lieu à la suite d’une expertise évoquant « la possibilité d’une combustion spontanée due à la présence d’une bouteille de gaz ».

On est à la veille de Noël et il faut trouver une solution d’urgence. Une souscription est ouverte pour maintenir en vie la Communauté. Soixante donateurs y participeront. Ce sera, pour un bref délai – et ici débute la troisième vie de Jean-le-Précurseur – , l’occupation d’une chapelle… vouée à la démolition, celle des Sœurs Réparatrices, rue Van den Driessche, à Woluwé-Saint-Pierre, puis, de manière tout aussi aléatoire, chez les Sœurs de la Trinité, avenue de la Couronne à Ixelles.

Finalement, une solution pérenne est trouvée au printemps 1989 : ce sera la chapelle existant au sous-sol du couvent des carmélites, dit Carmel Saint-Joseph, rue des Drapiers, juste en face du siège de Fabrimétal (la fédération des industries métalliques devenue ensuite Agoria). Ainsi débute la quatrième vie de la Communauté, la plus longue historiquement puisqu’elle durera jusqu’en 2014. D’abord provisoire (jusque 1992), l’occupation devient permanente grâce à l’intervention de la prieure du carmel, sœur Isabelle de Lannoy, coopération renforcée en 1993 par la prieure, Renée Simon, qui permit un aménagement durable des lieux et une iconostase rénovée par les soins du père Ivan Davidof, celui-là même qui avait reconstruit l’église orthodoxe de Pskov en Russie septentrionale. La communauté a désormais 25 ans, ce qui sera fêté par un jubilé présidé par Mgr Lanneau, évêque auxiliaire de Bruxelles. Pour les célébrations de l’an 2000 la chorale de St Jean assura les chants d’une messe télévisée à la RTBF. De leur côté les membres de la communauté se cotisent pour envoyer des fonds notamment aux Parents d’accueil de Tchernobyl ou pour le carmel Kerith à Lumumbashi (Congo). En 1911, la communauté accueille Mgr Léonard récemment promu archevêque.

Mais s’annonce une nouvelle bourrasque. Et l’on entre dans la cinquième vie de Jean-le-Précurseur à la suite de la décision de l’ordre central du Carmel (en France) de déménager le couvent des sœurs carmélites et de transférer l’immeuble de la rue des Drapiers à la Fondation Josefa, une maison d’accueil pour réfugiés ayant officiellement bénéficié du droit d’asile. Nouveau branle-bas-de-combat dans la presse (dans La Libre notamment, qui titre « Des cathos byzantins en quête d’église »).

Finalement, grâce aux contacts noués avec Mgr Cockerols, alors évêque auxiliaire pour Bruxelles, et avec la Fabrique d’Eglise Saint-Pierre à Uccle, une convention est signée en février 2015, pour l’occupation les dimanches et jours fériés, en matinée, de la Chapelle de Stalle, avec des restrictions liées au classement de l’édifice par la Commission royale des Monuments et des sites : toute la chapelle, une construction gothique du XVe siècle, est protégée tant intérieurement qu’extérieurement. Pas question d’y installer une iconostase, seulement deux icônes peuvent être exposées, accrochées aux piliers du chœur, deux eptaphos (chandeliers à sept branches) allumés pendant l’office et l’autel, don de l’abbaye de Chevetogne, utilisé régulièrement. La chorale est à présent dirigée, avec une maîtrise reconnue de tous, par Dominique Foret, professeure de chant à l’Académie de musique de la populeuse commune de Schaerbeek.

La célébration officielle du cinquantenaire de la Communauté aura lieu le dimanche 22 septembre 2024, quatre jours avant la venue du Pape François en Belgique, en présence du chanoine Tony Frison, vicaire épiscopal pour Bruxelles.

(1) https://comunautestjeanleprecurseur.com

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

JEAN VAN THILBORGH – Figure emblématique du monde de l’automobile ancienne

J’aime partager avec vous des récits de rallyes, de bourses & de salons, des 50 ans du RHVCB, … lire la suite

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Cité Rétro-Mécanique – Musée Maurice Dufresne

© Texte et photos Marc VINCENT  06-2024

Non loin du château d’Azay-le-Rideau (France, département d’Indre et Loire), la Cité Rétro-Mécanique présente une collection de différents objets industriels et agricoles rassemblés pendant 60 ans par Monsieur Maurice Dufresne (1930-2008). A l’âge de 23 ans, Monsieur Dufresne, ayant travaillé dans plusieurs firmes, entame le ferrage de chevaux. Il s’occupera des équidés durant quatre ans. Il se réoriente ensuite vers la démolition et rachat de ferraille. Durant cette occupation, il va récupérer des métiers à tisser, du matériel agricole, des armes, de l’outillage, des anciennes voitures et camions. Certain qu’il faille garder une passerelle entre les générations, de nombreuses pièces ne vont pas à la refonte mais sont restaurées. En 1983 il rachète le moulin de Marnay. Celui-ci servait pour la fabrication du papier. Les collections sont présentées dans l’ancien moulin du XVIIème siècle et agrandi jusqu’au milieu du XIXème siècle et dans les bâtiments y afférents, le tout en bord d’Indre. Dans les salles aménagées prennent place les objets restaurés. Même un avion Blériot identique à celui employé pour traverser la Manche en 1909 et un des planeurs du film « La Grande Vadrouille » sont présents ! Le musée a été inauguré le 24 octobre 1992. Après le décès de Maurice Dufresne c’est sa fille qui a repris la direction du musée. Celle-ci décède en 2014 et se sont les enfants qui reprennent la gestion du musée. Près de 3000 pièces sont exposées.

Après le passage des grilles d’entrée, une allée de près de cent mètres vous mène vers les bâtiments du musée. De part et d’autre de ce chemin, des grosses pièces sont présentées sur un socle de béton, sous un petit toit. Sans être exhaustif, nous pouvons y voir du matériel ferroviaire, des machines agricoles, un obusier Sherman de 1942, un rouleau compresseur, un locomobile à vapeur et même la vedette fluviale militaire allemande employée dans le film « La 7ème Compagnie au Clair de Lune » !

La roue à aube du moulin a été en partie restaurée et fonctionne à nouveau à la force de l’eau. Les engrenages couplés à la roue à aube transmettant la force motrice aux machines de la papeterie ont été également rendus fonctionnels.

Dans les bâtiments, un cheminement d’un kilomètre nous mène dans les collections très variées. Voitures, camions, outillages, vous y trouverez même une machine pour placer les œillets de laçage de corsets sans oublier une guillotine mobile. Aux murs sont accrochés d’anciennes plaques émaillées publicitaires. Dans trois salles à l’étage, dans de longues vitrines murales ou accrochés aux murs, des révolvers, pistolets, fusils, épées, sabres et même une armure de samouraï sont présentés.

Un restaurant et une boutique complètent le domaine.
Site Internet : Musée-Dufresne

Locomotive d’usine Cockerill

Dans le parking, entre les voitures des visiteurs, une locomotive Cockerill à chaudière verticale de 1924 est exposée. Sa plaque d’origine est toujours présente. La machine a été rachetée en région parisienne. Ce type de machine servait à la manœuvre de wagons de marchandises dans des petites gares ou dans des industries. De 1870 à 1950 plusieurs centaines de machines à chaudière verticale de quatre types ont été construites par Cockerill à Seraing (Région de Liège – Belgique).

 

Génératrice électrique

 

 

Génératrice électrique construite par la firme Gramme. Cette firme avait été fondée à Paris par Zénobe Gramme, belge originaire de la région de Huy.

 

 

 

 

Locotracteur Baldwin

Locotracteur américain Baldwin à voie normale construit durant la première guerre mondiale. Il est a été ensuite équipé d’un moteur français Berliet à 5 cylindres. La transmission s’effectuait par chaîne. Il a été racheté à Romorantin dans le Loir et Cher et a servi dans une usine de fabrication de poteaux. Dans les années 1920/1930 Berliet avait fourni plusieurs locotracteurs en France, notamment aux réseaux de l’Etat et au PLM.

 

Tracteur agricole construit à Haren – Bruxelles en 1928

 

 

 

Tracteur agricole construit à Haren-Bruxelles en 1928.

 

 

 

Voiture Chenard et Walcker

 

Voiture Chenard et Walcker, construite en France en 1926. Elle a été rachetée dans la région d’Orléans et servait à un médecin.

 

 

 

Citroën C4F cabriolet

 

 

Cabriolet Citroën C4F de 1931. Il est équipé d’un moteur de 1628 CC et sa vitesse maximale est de 90 km/h.

 

 

Locomotive Orenstein & Koppel

 

Locomotive à vapeur Orenstein & Koppel de 1925 à voie de 60 cm. Cette firme établie en Allemagne à Berlin a fabriqué des locomotives à différents écartements de 1876 à 1981. Cette machine a été rachetée dans une carrière de Charente et ensevelie sous un tas de terre.

 

 

Bus britannique à deux étages

 

Autobus à impériale Leyland type RTL de 1949, moteur de 70 cv. Il a été racheté fin des années ‘80 en Vendée où il servait de bus-musée itinérant fin des années ‘70 et début des années ‘80. L’étage servait de salle de projection. Le niveau inférieur, dépourvu de banquettes, était équipé de vitrines d’exposition.

 

Grue Caillard

Grue à vapeur Caillard de 1900 à voie normale. Deux grues de ce type ont été produites et ont été employées à Lisieux, Calvados. Elles pèsent 40 tonnes et ont une puissance de levage de 6t. La vapeur produite à bord permettait la manœuvre de la flèche, l’effort de levage ainsi que de petits déplacements de la grue sur voie. La seconde grue est en partie démontée et est garée à l’extérieur à la rotonde-musée de Montabon dans la Sarthe. La firme Caillard a été fondée en 1859 au Havre et a construit différentes pièces de chaudronnerie ainsi que des grues ferroviaires et portuaires. Après reprise, Caillard est fermé en 2000.

Tracteur Alfa Romeo

 

 

Petit tracteur agricole Alfa Romeo fabriqué en 1931.

 

 

 

Une des trois salles d’exposition d’armes

Métier à tisser

Publié dans Musée - museum | Laisser un commentaire

Expo RODIN à Mons

© Texte et images D. LYSSE  05-2024

Jusqu’au 18 août 2024, le musée des Beaux-Arts de Mons fête sa réouverture avec une exposition prestigieuse consacrée à Auguste Rodin. On peut y voir la plupart des sculptures célèbres de l’artiste français (« le penseur », « les bourgeois de Calais », « l’homme qui marche », etc.) ainsi que de nombreuses œuvres plus rarement accessibles, couvrant toute sa longue carrière.

Au cours de ses études dans une école professionnelle qui lui fournit une solide formation en anatomie et en dessin, Rodin fait très vite preuve d’une habileté remarquable, qu’il exploite ensuite dans des travaux alimentaires. Il est notamment engagé à Bruxelles, sur le chantier de la Bourse. Allégories mythologiques, frises d’angelots joufflus et bustes de jeunes filles graciles au sourire convenu lui laissent peu de liberté. D’autres contrats lui offrent un peu plus de latitude. C’est le cas, notamment, pour des caryatides placées dans un immeuble de prestige aujourd’hui détruit, au boulevard Anspach, à Bruxelles également, une ville où l’on n’a pas toujours été tendre avec le patrimoine culturel… Séparées de leur support à la démolition du bâtiment, ces sculptures en stuc ont été ramenées à Paris et reviennent aujourd’hui en Belgique pour quelques mois.

En digérant les influences de Michel-Ange, de Rubens et d’autres, Rodin trouve ensuite son style propre. Il réussit à abandonner les commandes de décorations architecturales pour prendre pied sur le marché de l’art, qui lui permet une expression beaucoup plus personnelle. Cela ouvre l’époque de « l’âge d’airain », encore très sage, puis de la célébrité avec des pièces comme « la porte des enfers », le « Balzac » (pas à Mons) ou les « bourgeois de Calais ».

Il termine sa carrière en se libérant de la plupart des conventions qui régissaient jusque-là le métier. Il affectionne alors les poses baroques, tordues, martyrisées, et les statues « incomplètes », dont il ne conserve que la part la plus expressive. Ses matières se font plus brutes pour accentuer le caractère expressionniste des œuvres. De façon provocante, il se passe également du nettoyage et du polissage final des bronzes, et garde inchangés les défauts de fonderie comme les traces des joints entre les moules, estimant la forme qu’il a créée plus puissante que les détails superficiels, ainsi qu’on le voit dans la dernière salle de l’expo.

Le centaure portant un enfant

Parallèlement à ses sculptures, ses dessins évoluent au fil des ans vers toujours plus de liberté, de distance par rapport à la reproduction du réel. Ici aussi, très jeune, Rodin fait preuve d’une aisance et d’une sûreté confondantes. Il est, d’autre part, fascinant de voir à quel point il a su assimiler et exploiter tout ce qu’il a jamais pu copier dans des musées ou des académies. Il n’a pas pris de pose iconoclaste, ne s’est pas érigé en contempteur de la tradition, il l’a seulement digérée, s’appuyant sur elle pour ouvrir des horizons nouveaux. On le voit bien avec ses croquis d’études ou de voyages, qu’il n’a pas laissé vieillir stérilement, comme on oublierait de vieux et détestés devoirs scolaires. Pendant des décennies, il les a au contraire recopiés ou retouchés, toujours dans un sens plus personnel, plus allusif. Il s’y montre chaque fois moins asservi à la reproduction littérale des détails de son modèle. Il essaie plutôt d’en saisir l’essentiel : l’équilibre des masses, l’expression créée par les grands contrastes lumineux. (Voir, ci-contre, le centaure portant un enfant.)

Plus tard encore, simplifiant une fois de plus les moyens employés, il s’exercera à dessiner sans regarder sa feuille, ou presque, posant des lignes sans hésitation, les yeux fixés sur le modèle, l’esprit concentré sur l’écho intérieur qu’il peut susciter en lui. Et il se contentera de corriger les disproportions les plus flagrantes en ajoutant quelques traits sommaires et souples au premier jet, ou quelques taches d’aquarelle et d’encre de couleur qui resteront toujours d’une sensualité sans faille malgré leur simplicité, et ne tomberont jamais dans le schématisme ni la froideur géométrique.

Pour aider les visiteurs à situer ce travail dans son contexte, un petit nombre d’œuvres d’autres artistes ont été sélectionnées. On peut voir notamment des moulages du torse du Belvédère, ou d’un esclave et d’une piéta de Michel-Ange, à l’influence marquante. Ou, plus insolite, dans la salle consacrée à la porte de l’enfer, d’étranges gravures dont une de Cranach mettant en scène un loup-garou. Parmi les pairs de Rodin, un buste de martyr par Constantin Meunier fait montre d’une étonnante proximité avec les préoccupations du maître français. Et les sculptures de l’artiste belge contemporaine Berlinde De Bruyckere viennent nous montrer que les recherches de Rodin trouvent encore des échos aujourd’hui. Tout cela est très judicieusement choisi, parfaitement éclairé, commenté et mis en place. Et il n’y a pas trop de monde, on peut tout voir à l’aise, surtout si on y va en semaine ou à l’heure de midi. Que demander de plus ?

Musées & Expos – ville de Mons : lien

Publié dans Musée - museum | Laisser un commentaire

ÊTRE ARTISTE AUJOURD’HUI…

© Texte et images Mireille Dabée 03-2024

Comment vivre l’art ?

Être artiste ?

Que de questions pour simplement vivre et vivre d’art.

Au jour le jour, tant pour soi, pour se construire, que pour l’autre. Pour partager avec l’autre. L’autre qui vient à soi, qui cherche à comprendre l’œuvre qu’il découvre, le projet que l’artiste propose. L’autre avec qui l’artiste parle de sa démarche, de son projet, qui hésite et pose des questions, sensible aux couleurs, aux formes, aux matières, à la composition, qui reste perplexe aussi quand il n’entre pas dans l’univers exposé.

Être artiste, c’est ne pouvoir faire autrement que de donner à voir, et peindre, dessiner, sculpter sans relâche.

Recommencer sans cesse et sans relâche le geste qui mène à la meilleure expression d’une pensée, d’un ressenti, d’une impression.

Ainsi, ai-je un jour voulu comprendre les chemins du langage, de la création des signes, des lettres, des idéogrammes, des calligrammes, à l’origine des liens entre les humains. L’origine du monde des hommes, peut-être sapiens et si peu sages en fait. Ces lettres qui font des mots, ces mots qui font des phrases, ces phrases qui font pensée et peut-être humanité.

Sur ces lettres toutes faites que la société nous donne pour nous comprendre, je dessine à l’encre de Chine les mots cachés de ma vie brisée, les « cryptographies » où je conte mes errances et mes fêlures, en signes illisibles aux yeux des autres, qui n’en ont pas les codes. Et, dans ce monde où tout est code, si on n’en comprend pas le sens, rien ne peut nous mettre sur le chemin de la vie des autres.

Codes binaires, codes informatiques, codes linguistiques, codes ADN, codes viraux, codes partout sans quoi rien n’existe.

Quand les hommes communiquent entre eux, ils usent de la parole, des mots, des phrases. Mais, à chaque langue, à chaque écriture, une nouvelle énigme. Le même mot d’une même langue, d’une même écriture, donné à plusieurs personnes aura une définition différente pour chacun, qui le comprendra au travers de ses propres expériences de vie.
Comment s’étonner que naissent tant et tant de « malentendus », de « mal compris », tous amenant à des conflits, des querelles, des guerres, quand de simples mots se vivent avec autant d’intensités différentes.

Des mots qui demandent du respect, des mots qui cherchent à choquer, des mots à qui on donne tant et tant de sens, d’images intenses et de significations multiples.

Le langage unit-il autant qu’il divise. Fait-il de nous des proches ou des lointains de l’autre ?

Qu’en pensez-vous ?

Publié dans Art | Laisser un commentaire

Le Fort Saint Antoine, de la poudre à canon au fromage

© Texte et images Marc VINCENT  02-2024

Entrée du fort sous la neige

Après la défaite française de 1871 et la perte de l’Alsace-Lorraine, le gouvernement français décide la construction de forts. Ceux-ci défendront les frontières du Nord et de l’Est de la France. Les différents ouvrages, 166 forts, 43 petits et 254 batteries ont été construits de Calais à Nice. C’est dans ce cadre que le fort Saint-Antoine est édifié à quelques kilomètres du village éponyme. L’ouvrage est situé dans une forêt à 1082 mètres d’altitude dans le département du Doubs, non loin du lac de Saint-Point. De forme hexagonale, le fort est édifié en pierres et briques de 1879 à 1882. Le futur maréchal Joseph Joffre, alors capitaine du Génie, est responsable des chantiers dans le secteur de Pontarlier, dont Saint-Antoine. Celui-ci est imposant, 600 maçons, 600 tailleurs de pierre et 1000 hommes de troupe ont travaillé à sa construction. Le fort a été recouvert de terre et pierrailles sur une épaisseur de cinq mètres. En 1887 il prend le nom de Fort Lucotte (Edme Lucotte 1770-1825 Général de la Révolution et d’Empire). Une fois en service, 400 à 420 militaires y étaient affectés. Le fort, situé entre Pontarlier et la frontière suisse devait défendre l’itinéraire de Lausanne à la vallée du Doubs. Plusieurs canons de 120 mm en assuraient la défense ainsi que des canons-révolvers Hotchkiss de 57 millimètres. Un fossé sec entoure le fort et un pont-levis est placé devant l’entrée. A l’extérieur l’on peut voir les ruines des casernements extérieurs « de paix ».

Reconversion des espaces de casernement en stockage des meules. Panneau explicatif dans le fort Saint Antoine.

Avec le temps le fort tombe en désuétude. L’armée quitte les lieux et vend le fort en 1965 à la commune de Saint Antoine. L’année suivante l’édifice prend une nouvelle affectation, civile cette fois. Monsieur Marcel Petite loue le fort pour l’aménager afin d’y affiner les meules de fromage Comté AOP. Les conditions de garde sont impeccables : 8° et 95 % d’humidité en permanence. De 2008 à 2011 une nouvelle cave voûtée est construite, augmentant la capacité d’affinage de 40.000 unités. Les voûtes sont intéressantes, car elles favorisent la circulation d’air. Vingt fruitières alimentent le fort. Mais qu’est-ce qu’une fruitière ? La fruitière est un lieu où les éleveurs amènent leur lait. Celui-ci y est transformé en fromage. Après quelques jours, les meules fraîches sont transportées au fort pour l’affinage. Celui-ci peut durer de 6 à 18 mois. Durant la période d’affinage, à intervalles réguliers, le trieur-gouteur tape avec un petit marteau pour évaluer la résonnance d’une meule. Ensuite, avec une petite tarière, il extrait une carotte et goûte la meule. C’est lui qui décidera quelle meule sera vendue jeune, minimum 4 mois, ou plus âgée. Les meules pèsent environ 40 kg, elles sont régulièrement brossées et retournées par un appareil spécial. En 2022 un Comté de 40 mois a été primé. A présent, c’est le petit-fils de Marcel Petite qui est à la tête de l’entreprise gérant l’affinage de 100.000 meules de Comté.

La poudrière, croquis d’ensemble, un stockage de 38 tonnes de poudre y était réalisé.

Reconversion de la poudrière en lieu d’affinage.

A 60 kilomètres, au sud-ouest dans le département du Jura, se situe le Fort des Rousses. Celui-ci pouvait abriter 3500 militaires et a été démilitarisé en 1995. Ensuite il a été racheté par Jean-Charles Arnaud et l’a reconverti à partir de 1997/1998 à l’affinage du Comté. Jean-Charles Arnaud y avait effectué son service militaire et y avait trouvé un lieu idéal à l’affinage des meules de Comté. Son grand-père avait créé une fromagerie en 1907 à Poligny, dans le département du Jura.

 

Rayonnages d’affinage, le bois employé est de l’épicéa. Nous voyons la machine retournant et brossant les meules.

Sur les Comté mis en vente, une bande de couleur est apposée sur la circonférence. Une bande à lettres et cloches vertes signifie que le fromage a reçu une note de 14 à 20 (20 étant la cote maximum). Une bande à lettres brunes signifie une note de 12 à 14. Toute une série de critères définissent l’attribution de la cote. Les meules ayant eu une note inférieure à 12 ne reçoivent pas l’appellation Comté et seront destinés, notamment, à la fabrication de fromage fondu genre « Vache qui Rit ». Le Comité Interprofessionnel de Gestion du Comté (CIGC) a établi un cahier de charge et en vérifie son application pour la protection et la réputation du Comté.

Après la défense du territoire, les forts ont la mission de défense du patrimoine gustatif.

Bandes de couleurs.
© GIGC

Publié dans Musée - museum, Voyage | Marqué avec | Laisser un commentaire

L’année Ensor commence à Ostende

© Texte et images D. LYSSE  02-2024

À l’occasion du 75e anniversaire du décès de James Ensor, plusieurs expositions se préparent, abordant le travail du peintre ostendais sous des angles variés. Sa ville natale a ouvert le bal au « Mu.ZEE », avec une présentation centrée sur la nature morte. Elle rassemble autour des œuvres du maître un échantillonnage de la production du XIXe et de la première moitié du XXe siècle sur le même thème. Cet accrochage n’a pas la prétention d’être une présentation exhaustive du travail d’Ensor dans le domaine de la nature morte. Le choix présenté est toutefois riche et diversifié, et suffit pour se faire une très bonne idée des différentes options abordées par le peintre au cours de sa carrière. Une carrière qui fut, on le sait, loin d’être tranquille et linéaire.

Remarquablement doué, Ensor a commencé par peindre de façon assez traditionnelle, utilisant des fonds sombres et brunâtres, lointain héritage des peintures caravagistes du XVIIIe siècle. Brillant dans le rendu de la lumière et des matières, il s’est vite singularisé par une très grande liberté dans la touche. Ses croquis laissent entrevoir toute la joie et la curiosité avec lesquelles il a abordé le monde qui l’entourait. On y devine l’enthousiasme que lui donnait sa capacité à prendre possession de son environnement par l’image, qu’il s’agisse de paysages, d’intérieurs complets, de somptueuses mises en scène de la vie bourgeoise (qui seront l’objet d’autres expositions, à Bruxelles et Anvers), ou de rapides études de passants dans la rue, voire de mouches et moustiques morts trouvés sur un appui de fenêtre. (Il suffit de cliquer sur l’image ci-contre pour l’agrandir, ce qui peut s’avérer utile pour distinguer un dessin de moustique.)

Au fil des ans, peut-être sous la pression des modes étrangères, peu enseignées dans les académies officielles en Belgique, Ensor fera évoluer cette première manière et adoptera la palette claire de l’impressionnisme. Parallèlement, il ajoutera aux scènes de la vie quotidienne des éléments imaginaires, dans la lignée du symbolisme d’un Redon. Mais il intégrera ces influences de façon très personnelle. On voit bien, sur les cimaises d’Ostende, comment cette transition technique fut graduelle, continuité qui permit d’ailleurs à Ensor de reprendre régulièrement ses premières toiles sans presque rien modifier au sujet ni à la mise en page, pour en donner de nouvelles versions plus colorées, où l’accent était désormais moins placé sur la lumière que sur la couleur.

Plus loin dans l’exposition, quelques très belles natures mortes de Rik Wauters montrent ce qu’aurait pu donner un basculement radical vers des à-plat de couleur et vers le fauvisme, par exemple. Mais rien de tel n’a eu lieu chez Ensor et, par contraste, on mesure à quel point il est resté prudent face aux recherches plastiques révolutionnaires. Chez lui, le fond noir hérité du Caravage, qui unifiait l’espace du tableau, n’a disparu qu’en apparence. Il a fini par être remplacé par un fond blanc irisé, tout aussi conventionnel, qui remplit exactement la même fonction. Une fois ce compromis élaboré, l’attention du peintre s’est détachée de la question et s’est largement déplacée vers d’autres centres d’intérêt, vers l’imaginaire satyrique et poétique auquel la vivacité nouvelle de sa palette et la virtuosité de son pinceau vont donner des moyens d’expression décuplés.

Pendant ce temps, dans la première décennie du XXe siècle, à Paris, avec le fauvisme puis le cubisme, l’art d’avant-garde va emprunter d’autres voies, plus radicales, plus construites, souvent plus intellectuelles. Vers le nord et vers l’est du continent, l’expressionnisme germanique aurait pu sembler suffisamment proche d’Ensor pour que son émergence constitue pour lui un moteur, un facteur de renouveau, mais ce mouvement véhiculait souvent un contenu militant et des revendications sociales qui restaient largement étrangères au peintre ostendais. En conséquence, alors qu’Ensor n’était pas très âgé, son art s’est retrouvé peu à peu isolé, déjà un témoin du passé. À une échelle plus personnelle, il semblerait qu’Ensor se soit peu à peu lassé de ses recherches. Trop poussées, ses couleurs sont devenues criardes ; ses fonds blancs se sont fait envahissants, ses compositions rudimentaires. Ce n’est pas qu’il ne sache plus peindre : on le voit avec le saisissant tableau réalisé après la mort de sa mère, en 1915, où les bouteilles et récipients de son atelier sont représentés en avant-plan du gisant pour évoquer les médicaments qui n’ont su sauver la mourante. Mais à la longue, la peinture l’amuse moins, les rendus de matière l’ennuient, les mises en scène un peu complexes le fatiguent, et, d’un tempérament impulsif et fonceur, il a du mal à se forcer lorsque l’enthousiasme n’y est pas.

Son intérêt se porte alors volontiers vers d’autres occupations, parfois assez surprenantes : vers les deux tiers de sa vie, il s’attelle ainsi avec ardeur à composer de la musique, et même un opéra, sans atteindre aucun résultat digne qu’on s’y arrête. De façon plus fructueuse, il redouble d’activité du côté littéraire. Il multiplie les diatribes et discours où il atteint à une truculence rare. Sans jamais, hélas, s’atteler à un texte de grande ampleur, il reste un roi du fragment, du morceau de circonstance tournant à la satire. Dans un feu d’artifice logorrhéique, il use de la langue française aussi librement qu’il usa longtemps du pinceau, et invente à tour de bras des néologismes et des tours syntaxiques bizarres, féroces et hilarants. (Un vaste choix de cette littérature hétéroclite a été rassemblé aux éditions Labor, collection Espace nord, volume 158.)

Lorsque, par chance, il retrouve la joie de peindre, cela peut donner des résultats intéressants (voir, par exemple, ci-contre, la nature morte au chou rouge). Mais pour répondre à la demande du public, il finit le plus souvent par pasticher ses œuvres antérieures. Il se copie tantôt de façon pressée et désinvolte, tantôt en retrouvant l’élan initial. Dans ce dernier cas, il lui arrive alors de faire un demi-faux et d’antidater son tableau pour le vendre à un meilleur prix, sa production des premières décennies ayant fini par devenir très recherchée.

Au fil de cette seconde moitié de carrière, Ensor peindra quelques redoutables fadaises que les collectionneurs et institutions préservent pieusement à cause du nom prestigieux de leur auteur (voir ci-contre, les emblématiques et dérisoires fleurs et fruits avec nymphe de guignol, farfadet vert et masques plus ou moins vomissant). Il faut dire à sa décharge qu’il est loin d’avoir été le seul à créer parfois des trucs sans qualité et des machins sans âme, répétant des formules épuisées ou, pire, croyant innover. Ainsi, parmi les natures mortes du XIXe et du début XXe rassemblées dans cette exposition d’Ostende, à côté d’authentiques chefs d’œuvre, on repérera au passage quelques croûtes désespérantes, signées pourtant par d’éminents professeurs d’académies, d’honorables avant-gardistes et autres sommités de leur époque.

Cela fait une partie du charme de cet accrochage très serré et volontairement non ordonné : il force le visiteur à côtoyer parfois dans un seul coup d’œil le génial et le pire, et à trier par lui-même. L’admiration obligatoire et généralisée n’est pas de mise ici. Au fil des salles, l’amateur d’art doit se fier d’abord, voire exclusivement, à ce qui le touche, à ce qui l’émeut, à ce qui lui parle vraiment, sans se laisser impressionner par les étiquettes et les signatures, fussent-t-elles d’Ensor en personne. Du reste, n’est-ce pas toujours dans cet état d’esprit libre et indépendant qu’on devrait visiter les musées ?

Publié dans Musée - museum | Marqué avec | Laisser un commentaire

Animaux fantastiques, au Louvre-Lens

Les images, les motifs mythologiques et les récits sont mobiles. Au cours du temps, leurs significations évoluent et ils migrent joyeusement. Ils se moquent bien des frontières et des dogmes rigides, des idéologies qui voudraient enfermer peuples et individus à l’intérieur d’identités bien définies, immuables, à défendre ou promouvoir agressivement. C’est ce que nous montre une exposition du Louvre-Lens dans un parcours presque ludique, à portée des enfants, avec des salles peintes en couleurs vives (fonds bariolés qui ont été atténués ou supprimés dans la brochure de présentation comme d’ailleurs dans les illustrations de cet article, pour des questions de lisibilité).

Le thème de l’exposition parlera directement aux usagers de jeux vidéo et aux lecteurs de littérature de fantasy : les animaux fantastiques. Les collections du Louvre, qui s’avèrent une fois de plus d’une richesse extraordinaire, sont ici enrichies d’emprunts à d’autres institutions, et vont nous permettre de suivre quelques-uns de ces êtres imaginaires à travers les millénaires et les kilomètres : dragon, griffons, sphinx, poisson-bouc, phénix, licorne… Beaucoup de ces pistes nous mèneront aux origines de la civilisation urbaine de ce côté-ci de la planète, à la Mésopotamie ou à l’Égypte ancienne. On fera aussi quelques incursions du côté de l’Extrême-Orient, pour y suivre les métamorphoses du dragon.

Prenons, par exemple, le poisson-bouc. Il y a six mille ans, chez les Sumériens, il est associé au dieu Ea, dieu du savoir et de la magie, vivant dans un mystérieux océan d’eau douce qui soutient notre terre. Quand Sumer perd le pouvoir au profit d’autres villes et empires, plus neufs, plus à l’ouest le long des deux fleuves, Ea devient Enki et régresse dans les hiérarchies divines au profit de divers dieux nationaux. Un peu plus tard, au moment où se structurent les grandes notions d’astronomie que nous utilisons encore aujourd’hui, son emblème sert à désigner une des constellations qui occupent une portion de l’écliptique (le cercle que le lever du soleil semble parcourir en un an dans le ciel nocturne).

Le poisson-bouc devient alors le signe du capricorne. Il apparaît sous cette forme du côté de Babylone, puis se met à migrer très loin de sa terre natale. On le retrouve sur les cartes du ciel chez les Égyptiens, mêlés aux divinités locales. Le zodiaque mésopotamien est ensuite adopté par les Grecs et répandu vers l’ouest avec Rome, et le poisson-bouc se retrouve finalement aux vitraux et porches des cathédrales puis dans les horoscopes de nos gazettes. Une présence discrète, certes, mais sans interruption au fil des millénaires !

On peut suivre de la même façon, de salle en salle, les métamorphoses d’autres bêtes imaginaires. Le dragon, par exemple, un être en forme de serpent monstrueux. La Mésopotamie l’avait d’abord lié aux eaux primordiales chaotiques, que des dieux créateurs vont devoir vaincre pour pouvoir mettre en place l’univers relativement ordonné que nous connaissons. Le récit biblique en fera la figure de Satan enchaîné dans l’Apocalypse et, plus loin de son mythe d’origine, la bête traversera les âges et les lieux pour connaître d’innombrables métamorphoses, se croisant avec des versions locales de monstres ophidiens. Cela donnera, entre autres choses, le Doudou montois, dont la défaite annuelle est présentée dans l’exposition à travers une vidéo. Dans une autre salle, on le retrouvera aussi dans le célèbre Saint Georges terrassant le dragon d’Uccello, où le peintre de la Renaissance italienne redécouvrait quasiment les lois de la perspective pour situer le combat dans un paysage de champs et de ville fortifiée.

Le filiforme dragon céleste chinois, de son côté, lié aux orages, aux pluies fécondatrices et à l’empereur, va lui aussi migrer au loin à la faveur des conquêtes turco-mongoles, et devenir un élément de l’imaginaire chez d’autres peuples. Dans l’exposition, on le retrouve notamment dans une miniature iranienne en train de combattre un chameau. Cette excursion du côté de l’Extrême-Orient permet, au passage, d’aborder quelques êtres hybrides moins familiers pour nous, dont les féroces gardiens de tombeaux chinois ou de bizarres apparitions marines dessinées par Hokusai.

En Europe, nous retrouverons dragons, licornes et monstres marins dans des manuscrits alchimiques et dans des atlas de géographie qui les confineront dans les terres inconnues ou mal connues, toujours plus loin à mesure que progressera l’exploration du globe. Comme dans l’antiquité gréco-romaine, ils seront également utilisés comme simples motifs décoratifs. Et ce bestiaire imaginaire connaîtra une nouvelle jeunesse avec l’art romantique puis dans la culture populaire des deux derniers siècles, dans la littérature et le cinéma fantastiques, ou les jeux vidéo. L’exposition offre ainsi, à travers un parcours agréable, sans didactisme, l’occasion de retrouver une perspective historique, et de voir que la grammaire des formes et de l’imaginaire contemporain nous vient dans certains cas de l’aube des civilisations. À notre époque qui manque parfois de perspective historique et tend à juger le passé et toutes choses à l’aune des préoccupations de la semaine écoulée, cela vaut la peine d’être rappelé avec un peu de mise en scène.

Lien : Exposition et réservation

Texte et images D. LYSSE © 10-2023
Publié dans Musée - museum | 2 commentaires

Retour aux sources

En 1923, il y a tout juste cent ans, Maurice Pauwaert créait le premier magazine de voile belge. Il lui donnait le titre « Sur l’eau » et revendiquait un « esprit d’indépendance ». Naissait ainsi la plus ancienne revue de yachting du monde, dont Charles Bertels reprit la barre bien des années plus tard, la rebaptisant « Yachting Sud – Sur l’eau ». Barre qu’il tint fermement, entouré de quelques fidèles équipiers, étant à la fois au four et au moulin puisqu’il cumulait les fonctions de directeur de la revue, de rédacteur en chef, d’éditeur et de directeur de la publicité.

Je crois bien que c’était un midi d’automne. J’étais ce jeune cadre d’une grande banque qui, après avoir avalé son sandwich, faisait quelques pas rue de la Régence et s’arrêtait, comme tous les midis, à la librairie, au coin de la place du Sablon, pour y acheter la dernière édition du « Soir ». Ce jour-là, il y avait beaucoup de monde dans la librairie et le libraire s’affairait à encaisser les quelques francs belges que lui donnaient ses clients pressés de découvrir leur quotidien. Quant à moi, attendant qu’il y ait un peu moins de monde au comptoir, je regardais d’un œil distrait le rayon des magazines. Une très belle photo de couverture attira mon regard : un voilier, l’étrave éclaboussée par les vagues, la coque inclinée, toutes voiles dehors, semblait sortir du magazine et se diriger vers moi. J’achetai l’exemplaire de « Voiles et Voiliers » qui, entre autres, consacrait plusieurs articles à une course à la voile autour du monde, la Withbread.

C’est ainsi que tout a commencé. Le banal trentenaire, cadre de banque perdu dans la foule anonyme de ses semblables, venait de découvrir la passion de la voile. La semaine suivante, il achetait « Yachting Sud », y découvrait une annonce du Groupe de Croisière des Bancs de Flandre et s’inscrivait à leur cours de voile. Peu après, il embarquait à Boulogne sur un Armagnac appartenant à l’Ecole des Glénan. Je m’en souviens comme si c’était avant-hier : les manœuvres de port, le chef de bord qui me crie : « Déborde ! », mon incompréhension totale du vocabulaire marin, la jolie Annette qui me tend la gaffe en mimant ce qu’il faut que j’en fasse. L’absence de moteur. La grand voile qui se déchire. Les innombrables bords tirés dans la nuit sous génois seul avant de pouvoir entrer dans la rade de Douvres. Mais la nuit était belle et j’avais barré ce superbe plan Harlé de 8 mètres 50 pendant suffisamment longtemps pour que le coup de foudre me frappe en plein cœur et que dorénavant, la voile, la mer et moi ce soit à la vie à la mort.

Voilà donc ce qui peut se passer quand on lit par hasard un magazine de voile. Et c’est bien cela la raison d’être d’un magazine comme « Yachting Sud ».

Charles Bertels, dans son éditorial du n° 864 (juillet/août 2005), intitulé « Excusez-nous du peu ! », écrivait ceci : « Nous sommes aujourd’hui confrontés à l’alternative d’arrêter la publication ou de négocier un nouveau partenariat avec un groupe de presse. … Nous savons que vous aimez Yachting Sud – Sur l’eau autant que nous et qu’arrêter une publication équivaut à museler une liberté d’expression dans quelque domaine que ce soit, s’agissant ici de votre passion. … Cette édition de juillet-août 2005, limitée aux seuls coûts de production, vise avant tout à assurer une continuité dans votre légitime désir de rester des yachtsmen belges qui ont le droit d’être informés par leur mensuel ».

Le numéro est bien maigre : 16 pages seulement. Le suivant (865 – septembre 2005) passe à 24 pages et, cette fois, l’éditorial proclame : « Yachting Sud continue ». Et explique : « … Autant de réactions positives nous ont permis de choisir le nouveau partenariat qui correspondait le mieux à notre politique éditoriale qui est de publier un mensuel belge écrit par des yachtsmen pour des yachtsmen. » L’homme providentiel s’appelle Pierre-Yves Martens. Il reprend les rênes de Belgian Yachting Press et dirige toujours actuellement la publication de Yachting Sud. Quant à Charles Bertels, il conclut ainsi son éditorial : « Notre équipe rédactionnelle et graphique reste fidèle au poste pour que vous retrouviez dès le mois prochain votre Yachting Sud tel qu’il était et que vous avez souhaité qu’il continue. Merci à vous tous, nous sommes à nouveau sur le bon bord. ».

Aujourd’hui, dix-huit ans plus tard, Yachting Sud est devenu ce magazine dont plus personne ne conteste l’inventivité et le perfectionnisme de la mise en page (effectuée avec talent par l’agence PAF), ni le choix d’excellentes photos, ni la qualité des textes publiés. Mais la conjoncture a évolué. Le Covid 19 a rétréci le marché de la plaisance avant que l’inflation ne fasse sa réapparition. La hausse des prix et celle des taux d’intérêt ont effacé des années d’argent facile et de crédits à des taux proches de zéro. La presse en général et la presse nautique, la nôtre, en particulier, souffrent énormément de la hausse du prix des matières premières (le papier) et du coût de l’énergie (imprimerie).

Comme les cycles économiques ont tendance à se répéter, les experts nous prédisent la fin de l’inflation pour début 2024, qui devrait être une année de récession ou de croissance nulle, avant une année 2025 où les planètes s’aligneraient à nouveau dans le bon sens.
D’ici là, il nous faut compter sur vous qui lisez ces lignes. Il vous suffit de faire ce simple geste qui ne vous coûtera pas beaucoup : souscrire un abonnement à « Yachting Sud ». Vous ne le regretterez pas…

Merci d’avance et à bientôt !

Infos pratiques :
– Téléphone +32 2 648 06 17
– Fax: +32 2 633 22 94
– e-mail: pymartens@yachtingsud.be

Eric Van der Heyde © 09-2023
Publié dans Randonnée, Voyage | 2 commentaires

Expo ENTRELACS à Binche, vêtements et surnaturel

Texte et images D. LYSSE © 08-2023

Le Musée du Masque, à Binche, propose, une fois de plus, une exposition d’une qualité excellente : Entrelacs, à voir jusqu’au 24 septembre 2023. Il a rassemblé, cette fois, des vêtements, le complément classique du masque lorsqu’il s’agit de traiter avec des forces irrationnelles, qu’elles soient sociales ou plutôt abstraites, de l’ordre de la psychologie ou du surnaturel. Les objets proposés sont tous exceptionnels et les commentaires toujours pertinents.

Dans les costumes de fonction traditionnels, très peu de choses sont laissées au hasard ou à la fantaisie personnelle. Les motifs concrets ou abstraits, les couleurs, les matières, les parties écrites éventuelles sont tous porteurs de significations précises qui permettent à un simple individu d’endosser un rôle social, roi, juge ou guérisseur, ou de servir d’intermédiaire avec le surnaturel. Par exemple, une chape d’évêque sera chargée d’ornements évoquant, en plus de l’histoire sainte, des lumières dorées et des allusions paradisiaques. Ou bien une écharpe brodée de guérisseur lao sera rouge parce que le rouge est la couleur du sang, associé à la force vitale, à la puissance, à la santé, liaisons symboliques qui doivent être mobilisées dans le cadre du processus de guérison envisagé.

Certains motifs figuratifs permettront de se concilier les bonnes grâces des entités métaphysiques (ancêtres, esprits, anges, divinités…) ou de repousser celles qui seraient malfaisantes. De même, ils matérialiseront les présences impalpables pour le spectateur. Ces motifs diffèrent évidemment d’une culture à l’autre, de même que la nature de ces êtres et les possibilités de dialogue avec eux. Sur des bonnets d’Asie centrale, pour porter chance, ce seront plutôt des stylisations de cornes de bélier qui seront choisies : un signe propitiatoire lié à l’abondance de troupeaux, à la fertilité et à la plénitude vitale. Et les bonnets d’enfants du sud de la Chine seront ornés de représentations de créatures mythiques protectrices, capables de tenir à distance les forces mauvaises.

Les motifs abstraits sont, eux aussi, dotés de valorisations variables. Le cercle, le carré, le triangle et les figures plus complexes peuvent être associés à des notions, à des mythes, à des mondes plus ordonnés et plus signifiants que le nôtre, qui leur feront véhiculer des influences positives, des capacités à porter bonheur ou à repousser le mauvais œil.

Les grandes étapes de la vie, naissance, petite enfance, passage de l’adolescence à l’âge adulte via une initiation, mariage ou mort, se feront évidemment sous les auspices de ce code vestimentaire complexe. Et le motif qui ornera les linceuls pourra être le même que celui des naissances, pour évoquer une possible renaissance. Ou les trousseaux qu’a préparés pendant des années la mariée pourront mentionner des signes renvoyant à la prospérité, à la fécondité, aux liens indissolubles…

Les attributs du pouvoir dans les sociétés fonctionneront de la même façon. Les rois arboreront des motifs qui mentionnent leur domination, des symboles de totalité, de force et d’harmonie. Il en ira de même pour les maîtres et les gradés de sociétés secrètes qui serviront parfois de contre-pouvoirs. Quant aux guerriers ou autres membres de professions risquées, ils afficheront sur leurs casques et revêtements les signes de la puissance, de l’adresse ou de la longévité dans un rôle protecteur et stimulant. Les prêtres, devins, chamanes, sorciers, docteurs, guérisseurs et intermédiaires divers entre le sacré et le profane useront évidemment beaucoup de toute cette symbolique, à la fois comme signe ostensible de leur mission, vis-à-vis du public, et comme aide surnaturelle dans leur tâche, du côté irrationnel. On le voit, par exemple, avec cette veste de guérisseur sénégalais.

Un cas particulier est celui de l’usage des écritures à but magique, propitiatoire ou protecteur, dans la confection du vêtement talismanique. On en trouvera de très beaux et très singuliers exemples dans l’exposition, qu’il s’agisse de passages coraniques, pour l’aire musulmane, ou d’extraits de la littérature bouddhiste ou hindouiste, avec des pièces venues de Thaïlande.

Bref, le visiteur verra ici une immense variété d’évocations de puissances irrationnelles dans un registre intimiste, à des fins d’efficacité sur le monde ou de protection contre ses aspects les plus redoutables, et dans un registre ostentatoire, social, pour afficher un pouvoir et l’aligner sur celui d’êtres surhumains. C’est peut-être, malheureusement, parce qu’elle a lieu à Binche que cette exposition n’a pas eu tout le retentissement qu’elle mérite. Au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, nul doute qu’elle eût attiré dix fois plus de curieux. Faites le déplacement, vous ne le regretterez pas !

Liens utiles :
Musée
Exposition

Publié dans Musée - museum | Laisser un commentaire

A Tournai, des marionnettes aux 1000 visages

Texte et images D. LYSSE © 08-2023

Le musée de la Marionnette, à Tournai, est hébergé dans le cadre intime d’une grosse maison bourgeoise. C’est une institution discrète où la Communauté française regroupe tout ce qui, dans ses collections, a trait de près ou de loin au théâtre de marionnettes. À de rares exceptions près, il s’agit d’objets issus de traditions populaires. Pas de chef-d’œuvre classé par l’Unesco, ici, et peu de grands formats. Mais, pour ceux qui ont gardé une part de la capacité de rêver de l’enfance, beaucoup de ces personnages en miniature sont étrangement dotés d’un regard, d’une présence.

Chacune des pièces exposée peut en effet raconter une histoire, ce qui était d’ailleurs leur unique fonction et raison d’être : contrairement aux statues ou aux objets décoratifs, elles devaient incarner un rôle, vivre sur une scène et interagir avec un public à travers quelques mouvements simples. Cette nécessité du dialogue explique que, dans beaucoup de cas, le caractère expressif des figurines ait été particulièrement soigné, plutôt que la perfection formelle ou la ressemblance avec un modèle précis.

À côté de quelques exemplaires industriels fabriqués à la chaîne, la collection montre surtout des ouvrages artisanaux fabriqués dans l’entourage de ceux qui allaient les utiliser. Elle nous permet d’aborder les diverses sociétés par leur côté le moins « fabriqué », le moins manipulé par les puissances politiques ou économiques. Et elle touche à la fois au versant laïc et au versant magique ou religieux.

Après un étage consacré à l’Occident, principalement à l’Europe, un autre nous fait voyager dans des zones plus éloignées. Nous y sommes interpellés par des figures moins familières, venues d’Afrique ou d’Asie, qui nous invitent à nous plonger dans des imaginaires très différents du nôtre. Des conventions plastiques beaucoup plus éloignées de la figuration permettent, par exemple, à des personnages venus du Mali d’afficher des yeux en boutons de culotte ou bien un regard immense, qui dévore tout le visage et qui incite à faire référence à une puissance magique en plus d’un simple rôle civil.

Le théâtre indonésien, encore vivant et populaire à Java, est ici largement représenté, en deux et en trois dimensions, et cela vaut la peine de traîner devant chacune des figurines, qu’ils s’agisse de princesses et princes fardés de blanc, aux traits affinés tracés au pinceau à trois poils ou de démons verts et rouges qui viennent entraîner les innocents sur le chemin de la perdition avec un sourire qui leur donne l’air d’avoir déjà longuement abusé de l’alcool ou d’autres substances similaires.

Plus loin, on voit des personnages birmans particulièrement expressifs, puis des représentants du théâtre sur l’eau vietnamien, avec un répertoire dans la veine populaire, ainsi que des figures plates thaïlandaises habillées dans des tenues de palais aussi extravagantes que celles, généralement importables, qu’on peut voir dans les plus déjantés de nos défilés de haute couture.

De Chine nous est venu tout un théâtre avec un luxueux décor en dorure et laque ainsi que les acteurs et figurants pour représenter la quête légendaire des textes bouddhistes par un maître chinois aidé des esprits et divinités les plus divers, un récit qui permettait de transmettre les valeurs fondamentales de la doctrine d’une façon imagée, pleine d’aventures et de fantastique, propre à capter l’attention.

D’Inde, enfin, on retrouve les marionnettes plates en cuir et parchemin que l’on pouvait encore voir en action, il y a quelques années, et des figures à fils, plus simples, pour un théâtre de village en voie de disparition. Les plus pressés feront le tour de l’exposition en un quart d’heure, les plus rêveurs pourront y passer beaucoup plus de temps, à examiner tous ces visages inconnus et à envisager toutes les tonalités possibles du dialogue avec eux. Quant aux enfants, ils pourront improviser des petites scènes de théâtre d’ombres avec des figurines mises à leur disposition.

Un bémol pour terminer. La limitation des moyens disponibles en Communauté française fait une grande partie du charme du lieu, le peu d’aménagements effectués dans la villa lui conservant un caractère intime et chaleureux, comme si l’on était invité par un original à visiter une gigantesque collection privée. Mais cela pourra surprendre ceux qui sont habitués aux présentations pointues et technologiques qu’on peut voir ailleurs. D’autre part, les abords du bâtiment sont assez peu engageants : la façade de verre et métal de la Maison de la Marionnette, voisine, laisse déborder du mobilier de jardin mais semble n’abriter que des activités sporadiques en été, et les anciennes annexes de la villa, qui limitent le domaine en intérieur d’îlot, menacent ruine. Une grande bâche y fait savoir : « Patrimoine en péril. Propriété de la ville de Tournai. », sans que le visiteur sache s’il s’agit d’un reproche adressé publiquement par le musée à la ville de Tournai pour l’abandon de ces constructions ou d’un appel à l’aide de la municipalité sollicitant de généreux donateurs. Quoi qu’il en soit, cela fait mauvais genre si vous amenez des hôtes étrangers. Il vaut mieux les prévenir.

Vers le musée : https://www.maisondelamarionnette.be/fr/musee/

Publié dans Musée - museum | Laisser un commentaire