Le Trésor d’Oignies, témoin de trois vies hors du commun

Texte et photos : D. Lysse

Le Trésor d’Oignies, classé parmi les « sept merveilles de Belgique », a longtemps été hébergé dans un endroit totalement confidentiel, dans une salle du couvent des Sœurs de Notre-Dame, à Namur. Le lieu, pas très adapté, mais avec le charme intimiste des recoins un peu secrets, avait été surnommée par dérision « le plus petit musée du pays ». Cédé à la Fondation Roi Baudoin en 2010, cet ensemble d’orfèvrerie du XIIIe siècle, comprenant une quarantaine de pièces en lien avec le même artiste, est maintenant exposé dans des conditions optimales, au Musée des Arts anciens du Namurois (ill. 1).

En plus de sa grande qualité artistique, la particularité de cet travail resplendissant d’or et de pierreries est qu’il nous offre la trace tangible et concrète de plusieurs trajectoires totalement exceptionnelles, d’autant plus exceptionnelles que les intéressés ne faisaient pas partie des puissants. Au fil des vitrines et des panneaux ou écrans explicatifs, on est ainsi amené à se pencher sur la vie de trois personnes qui ont su forger leur destinée propre dans une société féodale qui ne faisait pas toujours grand cas de la liberté individuelle.

La première de ces personnalités hors normes est une Nivelloise, une certaine Marie. Elle fait partie de cette bourgeoisie urbaine qui commence à s’émanciper de la tutelle de l’aristocratie militaire. Depuis très jeune, Marie se sent une vocation mystique, mais, au XIIe siècle, une jeune fille ne décide pas de son destin. Elle a toutefois du caractère, elle sait ce qu’elle veut et elle arrive rapidement à convaincre l’époux qu’on lui a donné de vivre chastement et de se dévouer avec elle aux soins aux malades, surtout aux lépreux, sujets d’horreur pour tous, en ces temps où l’on était démuni devant la contagion.

Elle s’impose une vie quotidienne faite de privations extraordinaires en l’honneur du Christ et consacre ses moments libres à la prière et à la contemplation. Sa réputation de simplicité et de sainteté, ainsi que les guérisons miraculeuses qu’on lui attribue peu à peu, lui attirent beaucoup de monde, ce qui finit par créer du désordre. Avec l’accord de son mari, elle se retire alors dans un petit béguinage, à Oignies. Remarquons au passage que le béguinage était l’endroit, dans nos contrées, où la femme vivait alors le plus librement, sans les règles et la hiérarchie stricte du couvent, et aussi loin que possible de la tyrannie masculine.

C’est ici qu’intervient le deuxième personnage de ce trio : un certain Jacques, né à Vitry, étudiant en théologie à Paris (ill.2 : la crosse de Jacques de Vitry). Attiré par la réputation de la sainte et par le récit de ses miracles, il délaisse les controverses savantes de la capitale française pour s’installer à Oignies et vivre la religion de manière plus intense, moins froidement intellectuelle que dans les écoles. Il reste attaché au lieu aussi longtemps que vit la sainte, qui le convainc toutefois de terminer son cursus et d’être ordonné prêtre pendant cette période. Après le décès de son inspiratrice, il rédige une biographie de Marie.

Mais Jacques de Vitry n’a pas vraiment le tempérament contemplatif de Marie. Au vu de leurs carrières respectives, on peut même supposer qu’elle le fascine plutôt par attraction des contraires. Il est pieux, mais sa religion à lui doit être vécue dans l’action, en pesant concrètement sur le cours du monde. Plutôt que de martyriser son corps pour essayer de venir à bout du diable et du péché originel biblique en lui-même, il préfère combattre le diable à l’extérieur, sous la forme des ennemis de la foi.

On le retrouve d’abord dans le nord de la France, à prêcher la croisade contre les Albigeois, puis il prêche un peu partout la cinquième croisade, vers ce Moyen-Orient où se trouvent les lieux saints chrétiens. Il se révèle excellent prêcheur. Il est passionné, enflammé, et surtout, de façon très novatrice pour le clergé de l’époque, il adapte son niveau de langue à son public, il s’exprime dans un langage imagé, accessible, nourri d’anecdotes et de fables, bien propre à émouvoir des groupes et des grandes assemblées. Sa réputation s’accroît vite et, de promotion en promotion, il est nommé évêque d’Acre, en Palestine, où l’Eglise a besoin de telles personnalités charismatiques, tournées vers l’action, et où sa fougue et ses initiatives perpétuelles risquent moins de créer du désordre.

En Orient, il déploie son énergie habituelle, il circule jusqu’en Egypte pour prêcher dans les enclaves chrétiennes, il chevauche avec les armées. Après une dizaine d’années et la déconfiture de l’expédition militaire, il écrit un livre sur ses expériences et ses voyages, et il obtient de pouvoir revenir en Europe. Après quelques nouveaux épisodes mouvementés, il finira sagement cardinal en Italie. A son décès, à Rome, il demandera à être enterré à Oignies, à côté de Marie, et il lèguera ses effets personnels au prieuré, qu’il n’avait cessé, sa carrière durant, d’approvisionner en moyens financiers, en reliques et en matériaux divers, pour rendre plus illustre le lieu où vécut la mystique nivelloise.

A partir de 1222 et jusqu’après la mort de Jacques de Vitry en 1240, une question se pose au prieuré d’Oignies, qui est un petit patelin en pleine campagne, pas loin de Namur : comment gérer cet afflux de richesses, d’argent, d’or, de reliques, de pierreries et de curiosités exotiques, émaux et verres byzantins, égyptiens ou syriens ? A qui confier la fabrication des châsses, reliquaires et objets liturgiques souhaités par Jacques de Vitry ? (Ill. 3) C’est là qu’intervient le troisième personnage, lui aussi sorti à peu près de nulle part : frère Hugo.

Il est de la noblesse, lui : cadet des seigneurs de Walcourt, mais de cette noblesse trop peu importante pour pouvoir offrir titres et apanages à tous ses cadets. Il se retrouve donc religieux à Oignies, dans un prieuré fondé et doté par son frère aîné. C’est quelqu’un de lettré, qui a acquis les connaissances nécessaires pour le poste qu’il va occuper, et il a visiblement suivi une formation complémentaire plutôt pratique, tournée vers l’orfèvrerie et l’enluminure, quelque part dans la région mosane.

Il n’a pas un tempérament mystique comme Marie, il n’imaginerait sans doute pas faire des miracles par des débordements de piété, mais ce n’est pas non plus un homme d’action, un caractère tempétueux et flamboyant, comme Jacques de Vitry, qui se serait morfondu de se retrouver ainsi enfermé dans une étroite carrière ecclésiastique dans un petit établissement rural. Hugo honore le ciel à sa façon, par l’esthétique, en ornant des manuscrits de la Bible et du matériel liturgique. (ill. 4) Une voie qu’avait prônée, un peu plus tôt, en France, Suger, abbé de Saint-Denis, constructeur de la toute première cathédrale gothique, qui devait se défendre d’accusations de distraire le fidèle en frivolités et de dilapider les moyens et les énergies en dépenses de luxe.

Le frère Hugo est conscient de la très grande beauté de ses réalisations, il signe fièrement ses plus belles pièces ou même s’y représente les offrant au Seigneur. Mais il n’est pas snob ni à l’affût de la mode. Il ne se veut ni l’ambassadeur ni le promoteur des dernières nouveautés de l’iconographie et de la technique, comme a pu l’être Suger, toujours à la pointe de l’avant-garde. Son écolage à lui est un peu daté, provincial, archaïsant, encore proche du roman, et son art sera la dernière grande réalisation, dans la région, de l’orfèvrerie venue du temps lointains des tribus germaniques, qui privilégiaient le remplissage, les cabochons brillants, les marqueteries de pierres ou d’émaux de couleur, les monstres bizarres, les entrelacs et les rinceaux. (ill. 5)

Pas trop loin d’Oignies, les œuvres de Nicolas de Verdun, visibles dans la cathédrale de Tournai ou dans celle de Cologne, réalisées une génération ou deux avant celle d’Hugo, sont beaucoup plus modernes, avec leurs grands personnages qui tendent à se libérer du fond, posés dans des espaces architecturés où l’ornementation reste subordonnée. Hugo ne les a pas vues, ou alors il a senti que ce n’était pas sa voie, que rien ne servait d’essayer de monter à toute force dans le train en marche. Mais ce n’est pas un conservateur dogmatique pour autant : il ne se montre pas hostile à la nouveauté, il en prend seulement ce qu’il peut assimiler. Au fil des ans, il voit probablement passer des manuscrits, des petites statues et des autels portatifs ornementés dans le goût nouveau et il sait s’adapter, avec son atelier, pour produire des pièces gracieuses, purement gothiques, comme cette merveilleuse colombe destinée à recevoir une relique un peu insolite liée au lait de la Vierge (voir ill. 1).

Ceci dit, l’essentiel de l’art d’Hugo est ailleurs, et il s’y tient. Il est expert pour trouver un équilibre entre la forme générale de sa pièce et la tentation de l’enrichir de façon tape-à-l’oeil en la couvrant de pierreries, d’émaux ou de camées de récupération. Il va exceller dans les dessins sur des plaques d’argent niellées et dans les estampages (ill. 6). Mais

© Musée des Arts anciens du Namurois

surtout, il va porter à un degré extraordinaire la science des filigranes, des ornements en spirales et en vrilles, en motifs filiformes couverts de gouttelettes de métal doré qui les feront resplendir en renvoyant la lumière de tous les côtés. De loin, toute cette dorure s’unifie sans rompre l’agencement de l’ensemble, et il faut approcher pour y retrouver cachés de minuscules scènes de chasse, des plantes et des animaux familiers, des petits personnages. (ill. 7)

Ce soin presque maniaque dans les détails et cet équilibre parfait entre la composition générale et les ornements ont engendré une des manifestations les plus raffinées de l’orfèvrerie « barbare » qui était venue de la steppe avec les grandes invasions. Mais c’est aussi son chant du cygne : quand l’atelier d’Oignies s’éteindra avec la disparition des finances de Jacques de Vitry et avec celle d’Hugo, la tradition de l’ornementation pure s’évanouira peu à peu en Occident. (Ill. 8 et 9) Le gothique, même flamboyant, soumettra ses extravagantes volutes à l’architecture, et les figurations humaines ou animales, de plus en plus en plus indépendantes, y demanderont vite des représentations de l’espace moins compactes, moins encombrées, moins saturées de la lumière dorée du Royaume des Cieux, un espace où l’air du monde civil peut circuler.

Sans l’art du frère Hugo, la mémoire de Jacques de Vitry se serait sans doute étiolée, et sans les exploits et l’énergie de Jacques, il n’y aurait pas eu Hugo. Et sans Marie, aucun des deux n’aurait jamais été ce qu’il fut. Mais chacun, à sa manière, dans son domaine, a réalisé son destin avec une forme d’honnêteté inébranlable vis-à-vis de son être profond et avec une incroyable perfection, en un temps et en des lieux qui laissaient pourtant très peu de place à l’aventure individuelle pour ceux qui n’étaient pas issus des milieux les plus aisés.

C’est ce qui rend la collection du musée de Namur unique, touchante, au-delà de sa richesse d’apparence : loin d’être un assemblage anonyme d’objets de luxe venus d’un très lointain passé, elle est un témoignage vivant, personnalisé, de la diversité des destinées possibles. Elle témoigne aussi des liens étroits que des caractères que tout semble opposer peuvent parfois tisser entre eux pour se grandir les uns les autres. Accessoirement, elle souligne la complexité de l’aventure humaine, elle force à méditer sur les relations étranges qui peuvent lier la mystique la plus contemplative, à la limite de l’auto-destruction, l’aventure politico-militaire, à la limite de la destruction du voisin, et les aboutissements purement esthétiques, quand l’un semble mystérieusement engendrer ou faire éclore l’autre.

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