LUXE, CULTURE ET AMBITIONS, MANUSCRITS DE LA COUR DE BOURGOGNE À LA KBR

texte et images D. LYSSE ©


Depuis la mi-septembre, on peut voir exposés à l’Albertine (ou KBR), au Mont-des-Arts à Bruxelles, une vaste sélection de manuscrits enluminés provenant de la cour de Bourgogne, dont la bibliothèque était une des plus fameuses d’Occident à la fin du Moyen-Âge.

Étrange destinée que celle des ducs de Bourgogne ! Issus d’une branche cadette de la famille royale française, sans espoir de régner jamais à Paris, ils avaient mis à profit les troubles de l’interminable Guerre de Cent ans pour tenter de se constituer un royaume personnel, entre Dijon et Bruxelles, capitales du leurs territoires du sud et du nord. Ils ont utilisé à cette fin tous les moyens du bord, licites et moins licites : mariages, diplomatie, guerres directes et indirectes. Ils se retrouvaient parfois alliés de l’une ou l’autre faction française, parfois liés aux Anglais, ou lorgnant du côté de l’Allemagne ou de la Suisse.

Ils entretenaient une propagande très active, où tenaient en bonne place le faste de la cour, la culture ou l’industrie du luxe. Leurs extravagances vestimentaires ou culinaires ont, un moment, donné le ton à toute l’Europe.

Les manuscrits exposés à l’Albertine nous offrent sur cet univers d’intrigues, de guerres et de prestige des vues inhabituelles, plutôt intimistes. Un livre copié à la main sur du parchemin est en effet d’une moins grande diffusion et d’un usage plus privé qu’un portrait officiel, qu’une représentation funéraire ou qu’un retable d’église. Il laisse donc une marge de liberté plus grande aux commanditaires et aux artistes.On le remarque d’emblée dans les marges décorées des textes et des vignettes, qui proposent à l’œil, avec une virtuosité joyeuse, toutes les chimères et tous les monstres qu’on peut attendre de la fin du Moyen-Âge, dans des lacis d’arabesques et de végétations de fantaisie (ill. 1). Mais le plus officiel des recueils de blasons peut, lui aussi, tourner au défilé fantastique, quand les écus sont surmontés de heaumes d’apparat ornés des animaux et des personnages les plus divers, de plumets interminables ou de crinières (ill. 2). Quant aux chapeaux des dames, ils n’avaient rien à leur envier (ill. 3) !

Les ouvrages religieux sont nombreux et, comme à Angers, l’apocalypse et sa promesse d’un jugement imminent des mauvais a fasciné et rassuré en ces époques troublées (ill. 4). La violence des temps transparaît également dans la sélection d’images civiles. On y voit des flagellants défiler en manifestant ostensiblement leur contrition pour demander au ciel que se termine la terrible peste noire du XIVe siècle (ce genre de médication finissait malheureusement parfois en pogroms et en massacres, pour évacuer sur les Juifs et autres étrangers ou marginaux la frustration de se trouver impuissants face à l’épidémie) (ill. 5). On voit aussi des batailles rangées, des corps à corps brutaux, ou alors des départs d’armées encore flamboyantes dans l’éclat du protocole.

On trouve, dans une autre section, un large témoignage de la vie littéraire de l’époque. Du beau et du moins beau monde. Le Roman de la Rose ou Christine de Pisan y côtoient Villon, le réprouvé, devenu « maître François Villon » pour l’occasion. L’anatomie apparaît sous forme d’une curieuse planche où chaque partie du corps est sous la gouverne d’un signe du zodiaque (ill. 6). L’histoire (romancée) comprend la geste d’Alexandre, où on le voit combattre un monstrueux « olifant à trois cornes » dans les lointains territoires orientaux (ill. 8). Et la géographie s’expose dans un volume énorme illustrant Ptolémée, où l’Afrique se peuple de lions, de girafes, de serpents, de pygmées batailleurs et aussi de dragons (ill.7) : sait-on jamais, puisque ces êtres ailés à écailles étaient attestés partout, il fallait bien qu’ils aient vécu quelque part…

La présentation de toutes ces œuvres de taille réduite est impeccable et, c’est bien un des rares bénéfices du coronavirus, on aura tout le loisir de les admirer en cette fin d’année : les visiteurs sont admis au compte-goutte pour éviter la contagion. On ne se bousculera donc jamais devant les pages ornementées.

Seul petit bémol : les commentaires qu’on peut obtenir en touchant un écran avec un badge sont désespérément lents à apparaître, ce qui décourage leur consultation systématique. À cette réserve près, c’est un extraordinaire voyage dans le temps qui s’offre là, vers une époque où la culture, grande ou petite, a fait office d’étendard (et parfois d’ersatz) pour un projet politique jamais bien assuré, qui s’effondrera après quelques générations prestigieuses.

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