© Texte et images Daniel CHOI 08-2026
Présentation du Board Game Campus
Comme dit le dicton : il vaut mieux tard que jamais ! C’est pourquoi je vais parler de Board Game Campus dans cet article.
Qu’est-ce que le Board Game Campus ?
Le Board Game Campus est une école privée qui a pour vocation d’enseigner à ses étudiants les ficelles de la création et de l’édition de jeu et ce, à travers des stages, ateliers et interventions d’acteurs reconnus du monde ludique (responsable com, influenceur, éditeur, auteur, etc.).
La première année académique a débuté en septembre 2025 et va s’achever en septembre de cette année par une défense de travail de fin d’études qui consiste à présenter un jeu complet devant un jury.
Le projet Board Game Campus a pas mal été relayé dans les médias et on peut suivre l’évolution de l’année académique à travers les réseaux sociaux du Board Game Campus.
J’aimerais donc retracer les prémisses du projet avec Tanguy Greban qui est à l’origine du Board Game Campus. Si vous ne le connaissez pas encore, Tanguy est le co-fondateur de la boutique Case Départ à Louvain-la-Neuve et a travaillé au sein de la direction éditoriale de Repos Prod.
Je remercie donc Tanguy du temps accordé pour l’élaboration de cet article et merci à lui pour ce projet qui prouve encore que la Belgique rime avec Ludique.
Quand est venue l’idée du Board Game Campus et combien de temps cela t’a pris pour réaliser ce projet ultra ambitieux ?
L’idée m’est venue assez tôt après mon arrivée à Repos Production, en tant que directeur éditorial.
Je me suis rendu compte que pour les métiers liés au développement et à l’édition de jeux de société, il n’y avait pas d’école dédiée.
On se formait toutes et tous « sur le tas », en essayant de limiter les erreurs et d’optimiser nos chances d’éditer un succès. En s’inspirant de l’édition de livres ou de jeux vidéo, mais qui sont des métiers assez différents au final.
J’ai fait pas mal d’erreurs évitables et on apprenait petit à petit à optimiser notre flux de travail et à créer les meilleurs jeux possibles.
Chaque départ était une source de connaissance perdue et chaque arrivée la nécessité de transmettre au mieux, sans parfois en avoir le temps.
Je me suis dit que ce genre d’études manquait vraiment dans un secteur en pleine progression, de plus en plus concurrentiel et soucieux de se professionnaliser.
L’idée a fait son chemin jusqu’à devenir une vraie envie. De créer et d’explorer cette nouvelle voie, bien entouré par d’autres professionnel•les du jeu.
Une fois les bases posées, j’ai eu un an pour tout mettre sur pied, en plus de mon temps plein…
Ça a été un marathon mais tout s’est très bien passé pour être fin prêt à la rentrée, en septembre 2025.
Quant au lieu, comment l’as-tu trouvé ? Avais-tu d’autres options ? J’ai en effet habité à Schaerbeek et c’est pour ça que je te pose cette question.
Le lieu a été très longtemps un grand point d’interrogation et une source de stress.
C’est grâce à Rachid Bencheick de la ludothèque Sésame, qui m’a mis en contact avec la commune de Schaerbeek et la Maison des Arts de Schaerbeek, que tout s’est débloqué.
Notre local est la conciergerie de la Maison des Arts, juste à côté d’un magnifique petit parc. On a des projets communs tels que la création de jeux adaptés d’expositions ou de game jams conjointes avec des artistes.
C’est un quartier assez dynamique au niveau associatif et on a plusieurs projets finis ou à venir en 2026-2027 avec d’autres associations.
Tant qu’à créer des jeux pour apprendre, autant en faire profiter les enfants des écoles avoisinantes ou les voisins du quartier !
On est aussi tout près de Ludeo et le quartier est très bien desservi au niveau des transports en commun donc on espère y rester longtemps !
Dans l’interview d’Un monde de jeux, tu as mentionné que l’objectif de la formation est de faire découvrir les différents métiers liés à la création et l’édition de jeux. Peux-tu nous dire, après un an de formation, quels sont les jobs qui ont vraiment attiré tes élèves en particulier ?
Comme je m’en doutais, cette année les a ouverts à bon nombre de métiers qu’ils ne connaissaient pas.
Dans la distribution, qui est un acteur très important du secteur du jeu et qui offre des débouchés assez variés.
Par rapport à l’édition, ils ont pu expérimenter les différences entre des fonctions de développeur.euse ou de chef.fe de projet.
Ils ont pu en apprendre plus sur la gestion événementielle, le marketing, la vente, les métiers de l’influence et de la création de contenu.
Et certains ont pour projet de se lancer dans l’édition.
Au final, peu ont gardé l’envie d’être auteur•ice, un de leurs seuls horizons au début de l’année.
Le but de l’école est vraiment de s’ouvrir à toute la diversité d’un secteur qui se cherche, évolue et se renouvelle depuis quelques dizaines d’années.
Les intervenants viennent bénévolement. Ça a été facile de réunir les gens et comment s’est passé la planification de l’année. Avais-tu déjà un programme en tête et puis tu as contacté les personnes compétentes ou l’inverse ?
Le souci est que j’avais beaucoup trop de personnes que je voulais inviter par rapport au temps disponible. Et en plus, dès le lancement, j’ai reçu un très grand nombre de propositions très généreuses de personnes qui voulaient venir pour parler de leur métier et partager leur passion. J’ai donc toujours beaucoup trop d’invités potentiels par rapport au temps dédié sur une année.
La sélection est faite de manière à proposer aux élèves un panel le plus large et varié possible.
En termes de métiers représentés, en termes d’entreprises, en termes de carrière (des personnes qui débutent et des personnes qui travaillent dans le milieu depuis plus de 30 ou 40 ans), en termes de réussite et d’échec.
Mon but est de montrer aux élèves des parcours et des profils très différents, bien loin des stéréotypes. Pour qu’ils se sentent libres d’aller là où ils pensent qu’ils doivent aller, sans se sentir obligés de rentrer dans un moule.
J’essaie, avec les autres professeurs, d’articuler l’année (cours & exercices) autour des stages et des intervenant•es. Ou inversement…, c’est un processus assez organique qui demande de s’adapter au fur et à mesure de l’année et, si possible, à ne jamais lasser, en variant les approches et en surprenant les élèves.
Les intervenants sont décrits dans ce lien : https://boardgamecampus.com/intervenants/
Ont-ils des libertés quant au contenu et la durée des interventions ou est-on plutôt dans le style académique et il y a des horaires à respecter ?
Dans la majorité des cas, il est demandé aux élèves de préparer la venue de l’invité en jouant à ses jeux, en regardant des interviews et en préparant ses questions.
Après une série de questions récurrentes sur le parcours de l’invité, on rentre dans le vif du sujet et on parle boulot. Chacun pose ses questions et c’est une discussion d’environ 3 heures.
Les invités se sentent souvent en confiance et donnent beaucoup de détails, d’anecdotes et de chiffres, j’ai d’ailleurs aussi énormément appris !
Il arrive souvent que l’invité mange avec la classe, teste les protos des élèves ou reste l’après-midi pour faire tester ses propres protos ou lancer un exercice qu’il a imaginé.
Ça dépend vraiment des personnes et du métier présenté.
Par la suite, les invités actifs dans l’édition sont souvent revenu•es pour des journées de tests.
C’est pratique d’avoir 16 joueur•euses disponibles en journée et en semaine pour tester des protos et parler game design.
Et c’est évidemment super intéressant pour les élèves de voir les projets évoluer au fur et à mesure des semaines ou des mois.
Le minerval par élève est de 7500 euros dont 2000 euros sont couverts par l’intervention d’un parrain (éditeur ou distributeur). Quels sont les plus gros coûts couverts par ce minerval ?
Le coût principal est comme toujours les salaires. Le mien et celui des autres professeurs.
Mais il y a aussi le loyer, les charges, les assurances, le matériel, les logiciels graphiques, les consommables (papier, carton, colle,…) et le défraiement de certains invités.
On a aussi eu pas mal d’investissements en machines et en outillage, pour la création la mise à jour de la ludothèque, pour tout le petit matériel (découpe, pions, dés, meeples, etc.).
Tout est fourni par l’école, les élèves doivent juste avoir un portable pour leur prise de notes et pour leurs travaux graphiques.
16 places ouvertes pour cette année 2025-2026. Cela a été facile de les remplir ? Il y avait-il des critères ou c’était plutôt premier arrivé premier inscrit ? Quel est le pourcentage de Belges parmi tes élèves ?
On est à moitié-moitié entre la Belgique et la France et Valentin représentait la Suisse.
Je n’avais aucun doute sur le contenu des cours, les invités, les exercices et ce que j’allais proposer durant l’année mais je n’avais absolument aucune idée, en me lançant, si ça allait intéresser ne fut-ce qu’une seule personne !
Un grand saut dans le vide et une grosse prise de risque. Mais ça s’est rempli tout au long de l’année et, en juillet 2025, c’était complet.
Il y a toujours un entretien avant l’inscription. Le but est que les élèves puissent poser toutes leurs questions et qu’ils ou elles puissent réfléchir, avec toutes les cartes en main, avant de prendre leur décision.
De mon côté, je pose aussi beaucoup de questions et je m’assure que la personne a bien compris à quoi elle s’engageait et si elle pourra facilement s’intégrer dans le milieu professionnel du jeu de société.
Et, pour être très franc, je m’assure que j’ai envie de passer une année (bien remplie) avec cette personne…
Comment les élèves sont logés ? Au sein de l’école ou doivent-ils prendre eux-mêmes leur disposition ?
Je ne m’occupe pas du logement et ce n’est pas un internat. Les élèves doivent se trouver un logement si c’est nécessaire pour eux.
Certain.es se sont pris une colocation et je lance un Discord bien avant la rentrée pour leur permettre de se rencontrer et de se trouver des logements communs s’ils le désirent.
En règle générale, c’est une question qui tracasse plus les Belges que les Français•es, habitué•es à devoir étudier ailleurs que dans leur ville ou village natal.
La collaboration avec l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles et la Maison des Arts m’a beaucoup intéressé. Comment ça s’est passé ?
C’était, comme prévu, des expériences très enrichissantes.
Travailler dans le jeu de société, c’est quasi toujours devoir travailler en groupe ou en relation avec d’autres personnes.
Ces projets ont été l’occasion de sortir de son cocon au niveau artistique et de collaborer avec des personnes qui partagent une envie de créer mais pas spécialement un amour avec le jeu de société.
Il faut donc apprendre leur « langage » et leur communiquer notre « langage » et notre métier. Il y a la contrainte du temps limité (c’était une game Jam), la pression de l’exposition pendant plusieurs mois, la nécessité de créer sous contraintes (une table de jeu originale où la table en elle-même fait partie du jeu, tout en étant une œuvre d’art qui sera exposée).
C’est un projet un peu fou, fruit du partenariat de trois entités distinctes (deux écoles et un lieu d’exposition).
Le but est de chaque fois faire varier les projets tout en gardant une finalité concrète qui peut être de l’exposition, comme ici, ou l’impression de jeux en physique, comme pour notre projet de petit jeu de cartes familial en partenariat avec le Parc Reine Verte. Pour finir, grâce à la commune de Schaerbeek, ce sont même deux jeux qui ont été imprimés et qui sont joués dans le quartier.
A l’issue ou pendant la formation, combien d’élèves ont décroché un job ou une collaboration avec un éditeur ou distributeur ?
L’année n’est pas encore finie…
Mais Thibaut a été engagé par Blackrock Games avant la fin de son année. Il a présenté ses examens et a commencé à travailler le lendemain.
Evan vient de signer un jeu chez Captain Games, Théo et Louis ont eu un jeu sélectionné au Flip, Terence et Vincent ont un jeu signé chez un agent (Forgenext) et de nombreux rendez-vous ont été pris par les uns et les autres pour présenter des protos à des maisons d’édition. Plusieurs personnes ont demandé à faire des stages en entreprise ou auprès de professionnels indépendants et sont occupés cet été ou après la présentation du travail de fin d’études, début septembre.
C’est une grosse pression puisqu’ils et elles doivent présenter un jeu complet à un jury de professionnel.les.
Des CV sont donc déjà envoyés un peu partout mais la grosse échéance du TFE se rapproche.
J’ai hâte de voir comment cette première promo va évoluer et comment ils vont s’intégrer dans le secteur du jeu.
En septembre, il y a la défense du jeu devant un jury. Comment as-tu sélectionné ce jury ?
Comme pour les invités, de manière à avoir le plus grand professionnalisme associé à de la diversité d’expérience, de métier, d’entreprise.
Des personnes qui connaissent bien le jeu en tant que création et en tant que produit, qui ont une grande culture ludique et qui sont ouvertes à la nouveauté.
J’ai hâte de vivre ça, de voir comment ça va se dérouler. C’est au Jury seul de se prononcer sur les projets, je n’ai pas voix au chapitre par rapport à leur note et leurs retours.
En tant que bon Belge, je dois te poser cette question : envisages-tu dans le futur d’ouvrir la formation pour les néerlandophones ? Côtoyant les deux langues, je remarque aussi une disparité dans la culture ludique : pas mal de jeux sont localisés plus rapidement du côté francophone et nos compatriotes flamands achètent très souvent en anglais. C’est pourquoi je te pose cette question car il y a pas mal de projets à Bruxelles qui ne trouvent aucun équivalent en Flandre ou sont très méconnus (et pourtant, je cherche !).
Non. Je ne donnerai pas de cours en néerlandais, ni en anglais. Et je n’ouvrirai pas une antenne à Paris, ni ne donnerai de cours en horaire décalé ou online, comme on me l’a souvent demandé.
Le but n’est absolument pas de se développer et de faire grandir l’école. Dès le début, l’accent a été mis sur une petite structure et un encadrement très rapproché.
Des passionnés qui expérimentent, évoluent et grandissent ensemble, dans un cadre bienveillant, entièrement dédié à la création et à l’apprentissage par essais-erreurs, sans aucun dogmatisme.
Je pense aussi que c’est essentiel d’être physiquement présent et d’accorder un temps de travail intensif et conséquent pour vraiment progresser.
J’ai vu passer des propositions de cours online ou de modules à télécharger pour devenir auteur mais je n’y crois pas du tout.
C’est un métier exigeant qui demande surtout de l’observation, de la projection et de l’empathie, plus sans doute que de savoir équilibrer des points de victoire ou connaître par cœur des listes de mécaniques.
Le game design c’est créer un ensemble de règles claires qui vont faire passer un bon moment à des êtres humains, pas de coller un thème à des mécaniques.
Et je ne peux transmettre ça que dans ma langue maternelle, à des gens passionnés et prêts à expérimenter.
Pour terminer, j’aimerais reprendre notre devise nationale : « L’union fait la force ». Etant donné que ton école fournit le noyau de la profession ludique (création, édition et tout ce qui est lié), envisagerais-tu une collaboration avec d’autres acteurs ludiques. Je pense notamment à HE2B qui dispense un bachelier de spécialisation en Sciences et techniques du jeu ou le tourisme ludique comme Auberjeux ou Ludogite.
L’union fait la force, je suis 100% aligné avec cette belle devise ! C’est pour ça que si vous nous suivez sur nos réseaux, vous verrez qu’on multiplie les collaborations avec des associations, des écoles ou des entreprises.
Deux stagiaires ont accompagné Captain Meeple pour une croisière ludique, on a participé à des journées professionnelles organisées par Asmodee et Blackrock Games, tous les élèves ont été à Essen et à Cannes, intégré.es à des équipes, on a aidé des élèves d’une école de design pour un concours organisé pour du réemploi de matériel médical, on a aidé une créatrice pour le développement d’un projet de jeu éducatif, on a créé cinq serious games de sensibilisation aux ravages du narcotrafic, on a créé des jeux pour enfants qu’on a animés auprès d’enfants du quartier. Et d’autres projets dont j’ai parlé avant. Quasi tous les projets ont une finalité concrète et sont le fruit d’un partenariat.
Avec l’HE2B (Science et technique du jeu) et Auberjeux, on se connaît et on a déjà discuté ensemble d’une collaboration. On n’a rien lancé durant la première année mais ça se fera certainement un jour.
Il faut juste définir le cadre et trouver le temps… Ça passe trop vite une année…
Merci encore à Tanguy pour cette interview. J’ai eu l’occasion de croiser ses élèves lors des différentes journées pro (Blackrock, Asmodee) et j’ai vraiment apprécié leur compagnie. Ce sont vraiment des passionnés !