KBR : Manuscrits choisis par Bart VAN LOO

© Texte et images D. LYSSE  04-2026

La bibliothèque royale (KBR, dite familièrement l’Albertine, au Mont-des-Arts à Bruxelles) a eu la chance de recueillir une large part de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, sauvée lors de l’incendie de leur ancien palais, au Coudenberg tout proche. Datant de la charnière entre le Moyen Âge et la Renaissance, ce fonds d’une grande richesse est montré au public par petites parties, en alternance, vu la fragilité des manuscrits. En effet, l’action de la lumière sur certains pigments et sur le parchemin peut être délétère ; garder un livre longtemps ouvert à la même page met les reliures à l’épreuve ; et, sauf pour de rares ouvrages dont les feuillets sont conservés séparés les uns des autres, on ne peut exposer qu’une seule double page à la fois par volume. Les conservateurs sont donc obligés de changer régulièrement les textes enluminés proposés dans les vitrines, ce qui permet au visiteur de retourner dans les lieux tous les six mois, et d’y voir chaque fois des propositions différentes. (Rappel : dans ces circonstances, le Pass Musées, accepté à la KBR, s’avère une option intéressante, avec ses entrées illimitées dans plusieurs centaines de musées et institutions belges.)

L’an passé, le choix des conservateurs portait sur la musique. Partitions, représentations d’instruments et d’instrumentistes, de solennités, bals ou concerts privés étaient à l’honneur. Cette fois-ci, après l’énorme succès de son roman historique Les Téméraires, consacré à la période bourguignonne, c’est à l’historien Bart Van Loo qu’a été confiée la tâche de contribuer à la sélection des ouvrages et des pages à proposer aux visiteurs. L’Histoire, au sens large, sera donc le thème de cette présentation. À travers un large choix de manuscrits, on y abordera notamment l’Histoire telle qu’on la concevait et la racontait autour des XIVe et XVe siècles en Europe du Nord. Lorsqu’il s’agissait d’événements très anciens, du haut Moyen-Âge ou de l’Antiquité gréco-romaine, le souci moraliste, la propagande politique et un certain goût pour le merveilleux rendaient les récits historiques de l’époque bourguignonne très différents des nôtres. On peut voir ainsi un épisode moralisateur de la vie (largement légendaire…) de Charlemagne, où le traître Ganelon est jugé et puni par écartèlement entre des chevaux, après le massacre de l’arrière-garde de l’armée d’Espagne.

On voit aussi un extrait des récits concernant les exploits d’Hercule, où il lutte contre un monstre marin alors qu’il est embarqué du côté de Troie, par on ne sait quelle bizarre collision entre histoires antiques. Peu importe la vraisemblance puisque, dans ce cas, il s’agit de propagande. Les ducs de Bourgogne, descendants d’une branche cadette du royaume de France sans espoir d’accès au trône, se reconnaissaient en effet volontiers dans Hercule, parangon de bravoure injustement asservi à un lointain et couard membre de sa famille, qui lui imposa les célèbres travaux. Tout cela, on le voit, est très peu historique au sens moderne du terme. Même les légendes et les mythes qu’on pourrait supposer les plus connus sont manipulés avec désinvolture. On peut supposer que, pour les critères éditoriaux actuels, tout cela serait classé dans la catégorie heroic fantasy.

Un document fascinant nous montre le cadre intellectuel, géographique, dans lequel s’inscrivaient à l’époque récits et aventures. On y voit une carte du monde mêlant le mythique et le scolaire. La Méditerranée et la Mer Noire y sont clairement reconnaissables mais les limites des terres sont tracées largement au hasard. Même les profils de l’Espagne et de l’Italie manquent : on voit bien que ce sont des hommes du Nord qui l’ont dessinée ! Trois continents non disjoints apparaissent sur cette terre plate, attribués au trois fils de Noé : Sem pour l’Asie réservée au Sémites, Cham pour l’Afrique et Japhet pour l’Europe. Le ciel, quant à lui, est formé de sphères concentriques emboîtées qui dérivent des spéculations grecques pour expliquer les trajectoires divergentes des planètes. Un cadre géographique qui allait bientôt être bouleversé, quand Charles Quint, dernier représentant de l’esprit de la cour de Bourgogne après la chute de la dynastie et le transfert de ses possessions aux Habsbourg, régnerait sur « un empire où le soleil ne se couche jamais », à la surface d’une terre devenue sphérique.

D’autres pièces montrées traitent plutôt d’événements contemporains de leurs auteurs, et deviennent alors exploitables directement par les historiens modernes. Particulièrement touchant, à ce dernier titre, est le rapport sur l’incendie du palais du Coudenberg. Très circonstancié, il relate le départ du feu, (qui semble, après-coup, relativement prévisible dans le bâtiment devenu vétuste), puis son extension rapide et l’étendue des pertes occasionnées dans les trésors accumulés par des siècles d’opulence. On y trouve aussi les polémiques qui ont suivi le sinistre sur le manque de réactivité ou d’implication de tel ou tel corps civique ou individu dans la lutte contre le feu et l’organisation des secours, avec des accents dignes des éditoriaux actuels au lendemain des catastrophes. Dans un autre registre, une simple enluminure de bas de page donne de façon accidentelle un témoignage de la propagande des croisades, avec le transport des soldats européens sur des nefs militarisées et la description de leurs ennemis enturbannés montrés proches des bêtes, montant indifféremment un lion ou des chevaux. (Cliquer sur l’image pour agrandirExploitables aussi d’un point de vue historique sont les images et récits rappelant les débauches de luxe et de faste propres à la cour de Bourgogne, pour tenter de donner à Bruxelles ou à Dijon l’aura de capitales royales et imposer l’idée d’un royaume bourguignon indépendant à ajouter en Europe. Un choix de publications luxueuses vient illustrer cette politique de prestige, de même, d’ailleurs, qu’un ouvrage illustrant la fin tragique de l’aventure, la mort du dernier duc devant Nancy, et l’impossibilité de retrouver son corps sur le champ de bataille où avaient sévi les loups et les détrousseurs de cadavres.

Bref, suivre l’Histoire comme fil conducteur pour aborder et présenter cette collection de manuscrits se révèle très passionnant. Voilà une excellente raison de retourner à l’Albertine, pour ceux qui y sont déjà allés. Et peut-être l’occasion de découvrir ses trésors un peu intimistes et pas assez connus, pour d’autres qu’attirerait le nom de Bart Van Loo.

Infos pratiques : https://www.kbr.be/fr/museum/

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